Etienne Grieux

Le théologien Etienne Grieux nous livre ses réflexions au sujet du mariage

Intro : Difficulté de la question

 

Les partisans du statu quo de la discipline actuelle s’expriment parfois de manière brutale, mais il demeure qu’on doit entendre leur anxiété et la question qu’ils posent : la question du mariage, dans les ambiances contemporaines, est effectivement un point névralgique. L’Eglise ne peut se contenter d’avaliser une évolution qui fragilise considérablement les liens primaires dans lesquels les êtres naissent et croissent.

 

La question : comment ne pas faire de la défense du mariage une sorte de cheval de bataille, c’est-à-dire un mot d’ordre, un peu comme un slogan, qui en fait, très vite, se retournera contre ses promoteurs et risque même de s’avérer tout à fait contre-productif, en assimilant le souci de la famille à une position conservatrice. En fait, ce qui fonde la réflexion de l’Eglise sur le mariage est d’une toute autre ampleur que la simple défense de valeurs. Je propose de revenir sur ce point.

 

1- Pour cela, commençons par revenir sur les enseignements de Jésus au sujet de la répudiation, souvent cités par les défenseurs du statu quo :

 

Quand le Nouveau Testament rapporte les propos de Jésus qui réfutent la pratique de la répudiation (Mt 5, 32 et 19, 1-9, c’est l’épisode où des pharisiens demandent à Jésus « est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? » Jésus répond « si qqun répudie sa femme – sauf en cas de pornéia – pour en épouser une autre, il est adultère » Mc 10, 11-12 et Lc 16,18 + 1 Co 7, 10-11) il s’appuie, très probablement, selon les commentateurs, sur un enseignement du Galiléen lui-même[1]. Une telle prise de position devait être stupéfiante dans un contexte où le principe de la possibilité pour un homme de renvoyer son épouse non seulement ne faisait pas débat, mais était même parfois une obligation (en cas d’adultère de la femme, afin de ne pas se souiller).

 

Pour comprendre cette maxime du Christ, on doit la lire, je crois, dans le cadre d’une affirmation de la supériorité de la logique de l’alliance sur celle du pur-impur.

 

Quand Jésus se prononce ici, il déclare notre capacité à orienter nos rapports vers les traits les plus risqués de l’alliance (engagement sans condition préalable et irrévocable) de sorte que ceux-ci l’emportent sur l’argument – facilement manipulable – de la nécessité d’écarter ce qui souille[2]. La position de Jésus serait un effet de ce changement de paradigme.

 

Si cela est vrai, ça veut dire que cet enseignement de Jésus n’est pas d’abord négatif (ce n’est pas d’abord la condamnation de la répudiation des femmes par les hommes, ce qu’elle est cependant aussi, et on peut dire : heureusement!). Ce qu’est cet enseignement, c’est l’affirmation positive de la capacité qu’a l’humanité d’inscrire véritablement son histoire dans l’économie du salut ; c’est-à-dire de laisser ses rapports (au premier plan : le rapport h-f) être façonné par la logique de l’alliance.

 

A partir de là, on comprend aisément que l’Eglise (avec l’appui déterminant d’Ephésiens 5, 22-33, qui rapproche le lien matrimonial de la relation entre le Christ et l’Eglise) ait été amenée à reconnaître le mariage comme lien humain destiné à être signe de l’alliance et donc, à en épouser les caractéristiques. C’est ce qui est proposé aux chrétiens quand ils se marient : leur union est appelée à participer de l’alliance par laquelle Dieu s’est lié à l’humanité, et par là, à la rendre sensible. L’indissolubilité est à comprendre ainsi : elle renvoie au caractère définitif de l’engagement de Dieu manifesté en Christ

 

2- Arrêtons-nous ici un peu pour revenir sur quelques-uns des traits de cette alliance telle qu’on la voit se déployer dans la Bible. Ça pourrait nous permettre de voir à quoi ça nous engage. Les perspectives que cela ouvre.

La formule qui la résume s’énonce ainsi : « Je serai ton Dieu, tu seras mon peuple » [3].

  1. a) C’est un lien dans lequel l’un s’engage tout entier vis-à-vis de l’autre au point d’en être marqué dans son identité. En ce sens, l’alliance se distingue du simple contrat où l’on se met d’accord sur des prestations à fournir sans que cela nous prenne corps et âme.
  2. b) L’engagement est irrévocable et il est par avance disposé au pardon.
  3. c) Il n’est pas superflu de se souvenir ici que l’histoire de l’alliance tout au long de la Bible est avant tout celle d’une série d’infidélités, d’oublis, de ruptures ; et c’est précisément à travers celles-ci que le Très Haut se révèle, jusqu’à envoyer son propre Fils, et c’est ainsi qu’il affirme le « jusqu’au bout » de son engagement.
  4. d) A noter aussi que l’alliance n’est pas nécessairement une relation symétrique au point de départ – il y a un léger dénivelé entre Dieu et nous… – mais qu’elle a pour effet de conférer d’emblée à son destinataire la dignité d’un partenaire possible ; (symétrie au sein de la dissymétrie : très intéressant ; en tout cas, cela produit un puissant effet d’appel)

=> L’alliance met en genèse. De fait, c’est grâce à elle qu’Israël prend peu à peu consistance comme peuple.

  1. e) Autre trait, important : les récits bibliques nous apprennent aussi que l’alliance ne boucle jamais sur elle-même, elle ne cesse d’être rouverte par d’étonnants étrangers qui y font irruption (la prostituée Rahab, Ruth la moabite, les habitants de Ninive, les mages venus d’Orient, la samaritaine aux six conjoints successifs, les païens qui accueillent le Christ comme sauveur, etc.).
  2. f) Dernier point : l’alliance passe par un souci prioritaire pour les plus fragiles – ce qu’au XXe siècle, on a thématisé à travers le terme d’« option pour les pauvres ».

 

Vivre de l’alliance c’est vivre d’un autre dans une confiance radicale et découvrir que l’on devient soi précisément dans cette confiance. Beaucoup plus qu’un simple marqueur conférant une identité, l’alliance engage toute l’existence, c’est la proposition d’une manière de vivre, qui est à vrai dire, redoutable ! On comprend qu’y consentir est difficile. Car d’autres logiques se proposent à nous, beaucoup plus confortables, telle celle qui oppose le pur à l’impur et tend à réduire l’existence à la préservation d’un îlot saint et sauf, au milieu d’un environnement dégradant.

TH : On peut relire les tensions autour de la personne du Christ dans le Nouveau Testament comme un affrontement entre ces deux logiques. Le conflit est d’autant plus épineux que la promotion de la dichotomie pur-impur se présente souvent comme garantie et défense de l’alliance.

La question posée à Jésus au sujet de la possibilité pour un homme de répudier sa femme lui donne l’occasion de distinguer ces deux représentations et d’en montrer la contradiction. D’où la vigueur de sa réponse.

 

3- Un mot maintenant sur la logique du pur et de l’impur :

 

La logique binaire qui oppose le pur à l’impur est sans doute universelle. Elle consiste à tenir à distance ce qui fait peur – la mort, le mal, le chaos – ou qui est déstabilisant – l’étranger, la maladie – selon la technique du cordon sanitaire[4]. Elle correspond à la nécessité pour l’humanité de mettre de l’ordre dans son monde. L’effet pervers qui la guette est l’auto-présentation de soi comme parcelle de pureté à défendre : le sujet se protège par une carapace, la cité s’enferme derrière ses murailles, risquant l’asphyxie et la dérive vers des postures violentes : le mal n’est pas en nous, il est à l’extérieur, la preuve en est qu’on peut le désigner[5].

Toute autre est la logique d’alliance car selon elle, nous vivons d’un appel à l’existence transmis par d’autres et dont l’origine est en Dieu. Ce qui nous fait peur, dans cette perspective, est vaincu précisément par l’engagement de Celui qui donne la vie. Jésus, outrepassant les interdits de contact, touche le lépreux et c’est alors seulement que celui-ci est guéri (Mc 1,41) : primat de la relation, du contact, sur le réflexe de se préserver du mal.

 

En présentant ces deux logiques de cette manière là, est-ce que moi-même, je n’entre pas dans une opposition binaire un peu simpliste ? Oui, si on en faisait deux registres des comportements humains qui opèrent tour à tour. En réalité, ces deux logiques ne peuvent s’opposer terme à terme et leur frontière est poreuse.

Toute société éprouve le besoin de symboliser ce qui lui fait horreur, et en même temps, elle vit de l’échange et sait que cela suppose de se risquer à l’autre.

Elle combine donc règles de pureté et logique d’alliance.

D’ailleurs, selon l’évangéliste Marc (7, 1-23), Jésus ne récuse pas les notions de pur et d’impur mais il subvertit profondément le schéma qui l’organise : l’impureté ne peut être assimilée à un objet extérieur (« il déclarait tous les aliments purs », Mc 7, 19), elle tient à ce qui se trame dans le cœur des hommes[6].

 

L’Eglise est signe d’alliance ; on pourrait presque faire une équivalence entre porter la BN et donner consistance à l’alliance. L’alliance est ce qui rend sensible la BN du salut, c’est-à-dire de cet engagement de D qui vient rejoindre l’humanité là où elle est, jusque dans ses pires impasses.

 

4- A partir de là revenons à la question du mariage, et des divorcés-remariés

 

Premier point à signaler :

Les couples mariés ne sont pas seuls chargés de donner consistance à l’alliance ; c’est d’abord l’Eglise comme corps qui en est le signe et fait entendre à la fois sa force et sa douceur. Ce point est important à souligner. Si des couples qui comptent parmi ses membres se déchirent, l’alliance scellée par Dieu, elle, demeure, elle est le point d’appui ferme sur lequel tout croyant peut s’appuyer, y compris, bien sûr, et avant tout, ceux qui l’ont mise à mal. Car nos ruptures d’alliance – elles ne sont pas, loin de là, le seul fait de couples qui se séparent – n’entament en rien celle que la croix a signée.

En bon lecteur de la Bible on pourrait même ajouter qu’en fait, c’est peut-être seulement dans la rupture d’alliance que nous découvrons la force étonnante de celle-ci, capable de venir à bout de toute déchirure, de toute violence, de toute haine. Les personnes divorcées et remariées civilement ont d’ailleurs souvent acquis, à travers leurs épreuves, un sens beaucoup plus fort de la valeur cruciale de l’alliance dans une existence humaine.

C’est à partir de là qu’on doit poser la question de leur place dans la communauté chrétienne. Si nous les tenons à l’écart de l’eucharistie, ne sommes-nous pas, en réalité, en train d’alimenter l’idée que ces ruptures sont insurmontables, qu’elles peuvent avoir raison de l’amour de Dieu ? Ne sommes-nous pas en train, subrepticement, de réintroduire dans la vie chrétienne, une logique du pur-impur ? Il y aurait ceux dont la vie n’est pas digne de l’alliance… Ce qui, évidemment, met les autres du bon côté. Mais qui, au juste, en est vraiment digne ?

Si l’Eglise est signe de l’alliance, ce n’est pas seulement par la face de son histoire la plus lumineuse. C’est aussi, et peut-être surtout, dans l’aveu de l’incapacité à vivre vraiment de cette logique, échec paradoxal puisqu’il conduit à en ressentir toute la vigueur. Cette perspective nous met loin de la vision d’une sorte de combat dramatique où les chrétiens devraient, à coup de volonté héroïque, prouver aux yeux du monde que les exigences de leur éthique sont viables et vraiment prometteuses. Accepter que les échecs fassent aussi partie de la vie chrétienne, c’est refuser ce qui ressemblerait à un marcionisme[7] pratique, où l’accomplissement de l’alliance serait séparé de la mémoire de ses commencements et de sa croissance, qui est en grande partie histoire d’infidélités.

Ce dont il s’agit ici, c’est aussi, on le voit, d’une manière de faire entendre la Bonne Nouvelle. Or ce point redouble d’actualité. Car il y a fort à parier que lorsqu’une société devient mutique sur ce qui donne véritablement la vie, lorsqu’elle ne sait plus symboliser l’appel à l’existence dont nous procédons, lorsque presque plus personne ne se sent autorisé à partager ce qui le fait vivre, elle perd la capacité de reconnaître le rôle essentiel de l’alliance et il ne lui reste plus, pour se repérer, que des dichotomies faciles du type pur-impur. Ne pourrait-on pas interpréter à cette lumière la montée des courants fondamentalistes et extrémistes ? N’est-ce pas le triomphe de la logique de cordon sanitaire sur celle de l’alliance ?

La vocation de l’Eglise à porter dans le monde cette Bonne Nouvelle est ici mise au défi. Dans ce contexte, refuser de céder aux sirènes qui l’appellent à durcir ses positions, à se constituer en « contre-culture », c’est précisément, il me semble, résister à l’esprit du monde toujours avide de chocs frontaux, et éviter de régresser vers l’opposition simpliste du pur et de l’impur.

 

Pour moi, il est clair que la manière dont l’Eglise porte actuellement ce message dans sa discipline produit d’énormes contresens, car ce qui est d’abord perçu, c’est l’exclusion de certains du cœur de la célébration de l’Alliance. N’est-il pas paradoxal que la force et la vigueur de celle-ci doive s’exprimer de cette manière-là ? Ne donne-t-on pas ici tout pour faire percevoir la loi divine non comme ce qui passe par le cœur des fidèles et les nourrit, mais comme ce qui pèse sur certains comme un pesant fardeau ?

Un point crucial, on le voit, tient au rapport entre ce qui arrive à certains et ce qui est promis pour tous. Le Christ a renouvelé l’Alliance en s’adressant en priorité à ceux qui en étaient écartés ou s’en étaient exclus. Ne donnons-nous pas l’impression – bien malgré nous, certes – de l’exact opposé : souligner la valeur de l’Alliance pour tous en excluant certains du sacrement de réconciliation et de la table eucharistique ? Si l’on tient que l’Eglise est bien signe du salut, on ne peut prendre à la légère pareille méprise.

 

[1]    Voir par exemple John P. Meier, Jésus et le divorce, Cerf, Paris, 2015.

[2]    Voir Meier, op. cit., p. 30-31.

[3]    Voir Paul Beauchamp, « Propositions sur l’alliance de l’Ancien Testament comme structure centrale », Recherches de Sciences Religieuses, 58 (1970), p. 161-193 ; ainsi que Pierre Buis, La notion d’alliance dans l’Ancien Testament, Cerf, coll. « Lectio Divina », Paris, 1976. Je me permets de renvoyer aussi au chapitre 5 de mon livre Une foi qui change le monde (Bayard, Paris, 2013) : « L’alliance, ce lien qui libère ».

[4]    Voir par exemple la réflexion de Camille Tarot sur les réflexes apotropaïques et l’importance de la « fonction pharmakologique » dans la vie en société. Le symbolique et le sacré, théories de la religion, La découverte, coll. « bibliothèque du mauss », Paris, 2008, notamment les chapitres 22 et 23.

[5]    Le schéma pur-impur a en commun avec l’imaginaire du bouc émissaire de donner libre cours aux réflexes apotropaïques par lesquels on chasse l’intolérable, on expulse l’indésirable, on écarte une nuisance, on contient un danger actuel ou potentiel (Tarot, op. cit., p. 699 et 721).

[6]    Voir Camille Focant, « Le rapport à la loi dans l’Evangile de Marc », dans Marc, un évangile étonnant, Leuven University Press, coll. «  Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium », Leuvent, 2006, p. 31-54

[7]    Marcion, considérant que le premier testament n’était pas digne de la Nouvelle Alliance, voulait l’exclure de la proposition chrétienne, pour n’en garder que le volet le plus épuré. L’Eglise a rejeté sa position.

 

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