A.L. Mgr Schönborn

EntretienAmoris Laetitia, « La Joie de l’amour », l’exhortation apostolique du Pape François sur la famille, a été rendue publique ce vendredi midi, 8 avril 2016. Ce texte fait suite aux deux Synodes sur la famille, de 2014 et 2015. Il fixe les nouvelles orientations de la pastorale familiale de l’Église catholique avec un langage nouveau, mais dans une grande continuité doctrinale avec les pontificats précédents de saint Jean-Paul II et de Benoît XVI.

Olivier Bonnel a interrogé le cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne (Autriche), qui a été invité à présenter ce texte en Salle de presse du Saint-Siège.

«Il y a une fraîcheur du langage, que nous avions déjà découverte avec Evangelii Gaudium, une immédiateté du langage, un langage poétique, imagé, on peut dire que c’est un évènement de langage. Il y a quelque chose qui se passe dans la manière dont le Pape François utilise le langage. Mais je dirais quand même qu’il y a des éléments de continuité qui me paraissent importants. Je dirais, la continuité avec Benoît XVI, qui était mon maître, mon professeur, avec qui j’ai eu la chance de travailler beaucoup : cette attention à la dimension existentielle. C’est ce qui nous a fascinés chez le professeur Ratzinger. Bien sûr, son langage est plus philosophique et théologique, mais toujours existentiel. Il y a une nette continuité avec le Pape François. Cela touche directement la vie.

Saint Jean-Paul II, c’est l’aspect phénoménologique. Quand vous lisez les chapitres 4 et 5 de Amoris Laetitia, moi ça m’a rappelé les grandes catéchèses de Jean-Paul II sur la théologie du corps. Parce que, je dirais presque, il est amoureux de ce regard phénoménologique, de cette attention aux mouvements concrets de la vie. Donc, il y a nouveauté, mais il y a aussi une profonde continuité.

En parlant de nouveau langage, est-ce que l’on parle d’un langage plus accessible pour le Peuple de Dieu ?

Oui, je crois que pour des documents ecclésiastiques, ce que Benoît XVI a écrit lui-même, c’est toujours très accessible, magnifiquement accessible. Mais admettons humblement, et avec une part d’autocritique, que certains documents ecclésiastiques ont vraiment la langue de bois. Et ça, avec le Pape François, ce n’est vraiment pas la langue de bois ! C’est une langue vivante, simple, proche de la vie, proche de l’expérience. Et certainement abordable pour beaucoup de personnes.

Le Pape met en garde dans ce document contre le risque de tout changer sans une réflexion suffisante, et de l’autre côté, de la tentation de tout résoudre en appliquant des normes générales. Est-ce que Amoris Laetitia propose une nouvelle pédagogie pour la famille ?

Exactement ! Le mot « pédagogie ». Le Pape François est jésuite, il est pédagogue, il a enseigné longtemps, il a exercé la fonction de pédagogue, et on le sent dans tout ce document. Lisez le chapitre sur l’éducation, le chapitre 5, et mettez-le en rapport avec le chapitre 8, sur comment accompagner les situations difficiles, les situations irrégulières. Et vous verrez qu’il  y a une grande proximité. Ce qu’il dit sur l’éducation de la conscience : ne pas penser que la conscience s’éduque en mettant partout des panneaux d’avertissement, mais de l’éveiller. Donc, pour moi, le terme clé de ce document, c’est l’accompagnement, c’est cette attitude pédagogique d’un père avec ses enfants, d’un maître qui accompagne des jeunes dans la croissance. D’où l’importance du mot croissance. Se réjouir des petits pas de croissance : ça, c’est tout à fait sa pédagogie.

Le Pape François explique qu’il faut tenir compte de l’innombrable diversité des situations concrètes, pour leur apporter vraiment une réponse pastorale. Ce n’était pas suffisamment pris en compte. Là, il y a vraiment un appel à la responsabilité des pasteurs ?

Je crois qu’il le dit explicitement à un endroit : il dit qu’il comprend ceux qui veulent se cacher derrière des règles sûres, mais qu’il préfère une Église qui sort et qui se salit les souliers dans la boue. C’est-à-dire : c’est bien d’avoir la clarté sur les normes, mais d’abord il faut rencontrer des personnes dans leurs vies, dans leurs situations, et ce n’est pas une éthique de la situation, une morale de la situation, mais c’est une morale qui est attentive aux situations, aux innombrables diversités de situations, parce que chaque histoire est unique, et que chaque personne mérite qu’on la considère dans sa vie concrète.

Parmi les situations, on sait que la question des divorcés remariés civilement a été très débattue lors des deux Synodes. Est-ce que l’exhortation va apporter une réponse à ces chrétiens qui souffrent ?

Je pense que le Pape apporte une réponse, mais ce n’est pas la réponse que certains attendaient et que d’autres craignaient. D’abord, il dit très clairement qu’il ne faut pas attendre, ni d’un Synode, ni de ce document, de nouvelles normes canoniques qui seraient valables pour tous les cas. N’attendez pas un changement de la discipline de l’Église. Mais le mot qu’il aime beaucoup c’est le mot « inclusion ». Il faut non pas exclure mais inclure, car chacun a son cheminement avec Dieu. Et l’Église est une mère qui doit accueillir, intégrer chacun, selon l’étape où il se trouve, selon le chemin sur lequel il se trouve. Et alors, le Pape fait sien ce que le Synode avait dit sur les critères d’accompagnement. Je suis très fier, je dois le dire, que ce soit le document du cercle allemand, qui a été voté à l’unanimité, qui a été d’abord repris par le Synode et puis le Pape le fait sien, où nous avions proposé des critères de discernement qui ne sont pas d’abord des questions de sacrements mais des questions de morale familiale.

Le Pape m’avait dit une fois que la question des sacrements pour les divorcés-remariés est «una trappola», c’est un piège. Parce que l’on ne regarde pas assez les situations. Et alors, nous avons mis dans ce document, qui se retrouve maintenant dans ce document du Pape, comme première attention : «Qu’est-ce que vous avez fait des enfants ?» Avant de parler de la miséricorde de l’Église pour les divorcés-remariés, pour l’accès aux sacrements, il faut leur poser la question : «et vos enfants ?»

«Est-ce que vous avez fait peser le poids de votre conflit sur le dos de vos enfants ? Est-ce que vous en avez fait l’otage de votre conflit ?» C’est là qu’il faut d’abord se convertir. «Essayez de demander pardon. Essayez de faire pénitence du mal que vous avez fait à vos enfants.» Et puis on énumère tout une série d’autres points de discernement qui forment une sorte de chemin de conversion et de pénitence. Et alors, la question des sacrements, elle peut venir, mais elle vient plutôt à la fin d’un vrai cheminement. Et le Pape le dit dans une note, une petite note, il dit : «L’aide de l’Église peut aussi être dans certains cas l’aide des sacrements.» Il n’en dit pas plus.

 

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