Soeur Geneviève Médevielle

LES ENJEUX DE L’EXHORTATION AMORIS LAETICIA

Soeur Geneviève Médevielle, Auxiliatrice,

Professeur honoraire de l’Institut Catholique de Paris

Introduction

Nous sommes réunis aujourd’hui pour approfondir les enjeux de l’exhortation
Amoris laeticia publiée par le pape François sur un sujet aussi difficile que celui de
la vie des couples et des familles aujourd’hui. Approfondir les enjeux de cette
exhortation suppose de prendre conscience du geste original de ce document
magistériel. Car ce texte, qui engage l’autorité du pape à la suite des deux sessions
du Synode sur la Famille, nous demande d’opérer des déplacements. Des
déplacements, par rapport à nos réflexes spontanés tant à l’égard d’un texte signé
par le pape que de notre vision de la morale catholique en matière conjugale et
familiale.

Hier soir par les échos médités du texte et le rappel de son histoire dans le contexte
du dernier Synode sur la Famille, nous avons pu être intéressés, enthousiasmés,
surpris voire désorientés par la tonalité et les propos du pape François. Avouons-le,
dans notre Eglise, beaucoup ont été surpris. Il y a ceux qui attendaient une reprise
ferme de la doctrine de l’Eglise assorties des règles de conduites à appliquer en
toutes circonstances. Or, si le texte n’hésite pas à rappeler la tradition de l’Eglise
sur ces sujets, il ne s’en contente pas. Il invite tous ceux qui doivent accompagner
les couples et les familles telles qu’elles sont à un travail de discernement des
conduites à partir de la méditation des Ecritures et de la Tradition ; un discernement
qui, comme tout discernement prudentiel à la suite de saint Thomas d’Aquin,
suppose la prise en compte de la singularité des sujets et des situations même
lorsque celles-ci ne correspondent pas au mariage chrétien. Il y a aussi tous ceux
qui espéraient de nouvelles dispositions canoniques (AL 300), comme par exemple
la possibilité de l’accès à l’eucharistie ou d’un remariage pour les divorcés remariés
comme dans l’Eglise orthodoxe… Or, le texte renvoie les acteurs pastoraux et les
couples eux-mêmes à une pratique de discernement qui, comme tout discernement prudentiel suppose qu’on ne mette pas hors-jeu le message du Christ et celui de la
tradition de l’Eglise. Sans rejoindre forcément ces deux positionnements de déçus,
vous êtes sans doute nombreux à vous interroger sur la manière dont l’Eglise va
pouvoir se saisir concrètement de ce texte pour gérer pastoralement les cas soumis
à leur discernement. Comment éviter tout rigorisme qui éloigne encore plus les
blessés de l’amour de l’Eglise ? Comment éviter le laxisme qui laisserait croire que
les décisions de réintégration dans l’Eglise sont dépendantes de la subjectivité des
pasteurs, prêtres et évêques ? Comment tout simplement mener ces discernements ?

Aucun des sentiments qui nous habitent à cette heure ne doit être jugé. Chacun
représente le point de départ de notre manière d’accueillir ce texte. Point de départ
lié à notre histoire personnelle, à notre propre situation dans l’Eglise et à notre
action pastorale, à nos débats avec l’Eglise et toute autorité, à notre manière de
concevoir la morale… L’important maintenant, c’est d’entrer ensemble dans une
« attitude d’hospitalité »1 de cette Exhortation. Cette attitude d’hospitalité n’est pas
une quelconque attitude servile à l’égard d’un texte signé du pape, il s’agit d’une
attitude active d’accueil, d’ouverture, de dialogue et de confiance pour progresser
ensemble dans la fidélité à l’Evangile et au travail de l’Esprit saint dans l’Eglise.

1 Xavier THEVENOT, « Magistère et discernement éthique », Compter sur Dieu, Paris : Cerf,
1992, p. 94.

Mais vous l’avez noté, depuis le début de ma prise de parole, j’ai affecté le
document Amoris laeticia, du qualificatif de texte magistériel. Ce n’est pas anodin
et je veux m’en expliquer brièvement. Certains, bouleversés par la nouveauté de ce
document qui les dérange, ont parlé de cette exhortation comme d’un document
« mineur », n’engageant pas véritablement la doctrine de l’Eglise car relevant d’une
simple orientation pastorale.

Il est vrai que le geste du pape, profondément pastoral, n’est pas de nous donner un
nouveau résumé de la doctrine de l’Eglise à l’égard de la famille et du mariage qui
permettrait de combattre des nouveaux modes de vie de notre société éloignés de la
tradition ecclésiale. Le pape se refuse à défendre une culture traditionnelle du
permis-défendu qui suppose une théorie morale qu’il suffirait d’appliquer
mécaniquement. Il ne souhaite pas non plus encourager nos réflexes de bricoleurs  d’une culture technologique en nous délivrant un nouveau dispositif pastoral sous
forme de kits de solutions applicables telles quelles à toutes les circonstances. Le
geste du pape est bien plus fondamental. Le pape veut nous rendre tous
responsables d’un discernement capable d’éclairer des personnes dans les
situations où elles se trouvent pour qu’elles répondent à l’appel de la grâce
évangélique. Le pape François nous appelle à nous ajuster à un travail de
discernement pastoral capable de ne pas faire barrage à la grâce de Dieu qui vient
toucher nos contemporains au coeur de situations complexes et bien souvent
éloignées de l’Evangile. Tous ceux qui ont accompagné des catéchumènes savent
bien que la grâce de l’Evangile vient toucher des personnes au coeur de vies
blessées, fragiles et souvent très complexes au plan familial ou conjugal. Ces
situations conjugales peuvent être sources de grande souffrance quand elles
deviennent des empêchements au baptême pourtant si désiré. Dans un monde de
plus en plus postchrétien, le pape nous exhorte à porter la responsabilité d’un
discernement de l’apport spécifique de la foi chrétienne à la vie conjugale et
familiale quelle que soit la situation concrète des familles et des couples.

C’est là, toute la nouveauté du geste du pape François. Il sait que nous mettre tous
en état de discernement spirituel et pastoral n’a rien d’évident et que c’est cela qui
doit tous nous « interpeller ». Le terme est fort, il est du pape lui-même lorsqu’il
donne en introduction de son exhortation des conseils de lecture pour comprendre
la voie de l’Evangile adoptée par le document qui se condense dans le chapitre 8,
« Accompagner, Discerner et Intégrer la fragilité ». Ce chapitre devrait, écrit le
pape François, « interpeller » (AL 7) tous les lecteurs qu’il s’agisse des agents de
la pastorale familiale ou des couples.

Il est donc clair que dans ce texte le pape exerce ici son rôle de pasteur. Comme
le rappelle avec justesse le cardinal Schönborn qui présentait officiellement
l’exhortation au Vatican lors de sa publication :

« Le magistère des pasteurs en acte premier est pastoral : chaque Evêque…
paît ses brebis…à titre de pasteur propre…exerçant à leur égard la charge
d’enseigner, de sanctifier et de gouverner (Christus dominus § 1). La
doctrine, c’est la doctrine du Bon Pasteur, elle est congénitalement pastorale  et ses énoncés pastoraux n’exercent leur fonction que dans un dialogue de salut.2»

2 Christoph SCHÖNBORN , Entretien sur Amoris Laeticia avec Antonio Spadaro, Paris, Parole
et Silence, 2016, p. 101-102.

Vouloir opposer le doctrinal au pastoral comme certains courants l’ont fait à propos
du Concile Vatican II, c’est s’exposer à réduire tant la doctrine que la pastorale. La
doctrine est alors réduite à des formules abstraites sans prises avec l’expérience
spirituelle actuelle du Christ dans l’Eglise. La pastorale de son côté est réduite à des
pratiques normatives sans prises avec le mystère. Dans Amoris laeticia, la doctrine
est omniprésente sous forme de rappels de la tradition en matière de morale
familiale et conjugale, elle est incarnée dans les nécessités du moment à partir d’une
importance capitale du discernement animé par la méditation de l’Ecriture.

Il est clair enfin que le pape pose un geste magistériel de poids comme l’avait fait
le pape Jean-Paul II après le premier Synode de la famille par son exhortation
apostolique Familiaris consortio. Avec Amoris laeticia, il ne s’agit pas d’une
simple lettre pastorale de l’évêque de Rome, c’est une exhortation papale qui a
bénéficié de la consultation de deux rencontres du Synode auquel toute l’Eglise
universelle avait pris part. Les reprises des paroles des Pères du Synode sont très
nombreuses. Et de nombreux passages ont une valeur d’engagement du pape très
explicite, passages qui se reconnaissent au ton, à l’intentionnalité : « Je demande
avec insistance…, Il n’est plus possible de dire… J’ai voulu faire clairement part à
l’Eglise… ».

Pour entendre le geste magistériel du pape et les enjeux qu’il suppose, nous allons
privilégier ce chapitre 8 si important pour les acteurs de la pastorale que vous êtes
(évêque, prêtres, diacres ou « laïcs qui vivent dans le dévouement au Seigneur »
(AL 312)). Mon propos sera divisé en 2 parties :

La première sur les indices d’un changement de ton et d’orientation : l’art de
l’accompagnement et de l’intégration de la fragilité ou l’exigence de la miséricorde
comme orientation pastorale.

La seconde sur ce qui fonde ce changement : l’art du discernement spirituel,
méthode apostolique par excellence.

L’art de l’accompagnement et de l’intégration de la fragilité

ou l’exigence de la miséricorde comme orientation pastorale

1. Accompagner, tel est le premier appel que le titre du chapitre huitième
véhicule.

Avec ce verbe « accompagner », d’emblée le pape François nous oriente dans une
manière d’être avec les couples et les familles qu’il ne s’agit pas de juger mais
d’encourager sur le chemin de l’amour et de la joie. Accompagner nous met au coeur
d’une pastorale positive pour stimuler la croissance de l’amour et annoncer
l’Evangile chemin faisant. Mais le discours officiel de l’Eglise n’est pas habitué à
utiliser le vocabulaire de l’accompagnement, du coup, il risque d’être mal compris
et demande d’être éclairé.

Tant dans le domaine médical où il a pris naissance pour désigner l’aide aux
mourants jusqu’au bout, que dans le domaine socio-éducatif, le verbe accompagner
correspond à un « être avec », un « marcher-avec », dans le côte-à-côte d’une aide
discrète. Le geste d’accompagner est le signe d’une sollicitude pour ce qu’il y a
d’unique en chaque être humain. Mais ce peut être aussi le signe qu’aujourd’hui,
on mesure mieux qu’être en position d’accompagnateur demande de ne pas prendre
la place de l’autre, de ne pas choisir à sa place. C’est avouer l’humilité de la tâche
de l’accompagnateur qui ne peut pas prétendre vivre jusqu’au bout la crise ou le
combat de son accompagné. On peut lui apprendre des procédures, des attitudes, on
peut l’initier à des méthodes, mais on ne peut se battre à sa place. Parler
d’accompagnement, signifie servir le frère sans pour autant tout conduire, tout
savoir et tout pouvoir pour celui qu’on accompagne.

Mais Accompagner pour le pape François va bien au-delà d’un accompagnement
humaniste au service de l’émergence d’un sujet et d’une liberté à s’accomplir.
Accompagner c’est se mettre au service d’une liberté et d’une croissance en
référence explicite à Dieu. Il s’agit bien d’accompagnement spirituel et pastoral
où se joue pour l’accompagné la promesse d’entendre et de voir en vérité la
promesse du Christ : « je serai avec vous tous les jours ».

Or, il est des blessures, des échecs, des détresses dans la vie des hommes et des
femmes qui peuvent fermer à toute reconnaissance de la présence de Dieu à ces
vies. Il est donc urgent, si « l’Eglise ressemble à un hôpital de campagne » (AL
291), d’accompagner les blessés de l’amour pour leur permettre de relire leur
histoire, d’y lire le travail de la grâce et de les ouvrir à l’espérance.

« L’Eglise doit accompagner d’une manière attentionnée ses fils les plus
fragiles, marqués par un amour blessé et égaré, en leur redonnant confiance et
espérance, comme la lumière du phare d’un port ou d’un flambeau placé au
milieu des gens pour éclairer ceux qui ont perdu leur chemin ou qui se trouvent
au beau milieu de la tempête. »[Relatio synodi, 2014, n° 28 (AL 291)]

2. Entrer dans une pastorale de l’accompagnement suppose de privilégier
le temps du cheminement sur la classification de la situation présente
des accompagnés.

Ce point qui met en valeur le temps du cheminement comme mouvement est très
important pour mesurer la transformation du mode de connaissance de la situation
propre des accompagnés. Avec une priorité donnée au cheminement, au
mouvement, aucune situation n’est figée, tout peut se modifier et évoluer. Elle
peut toujours être vue comme une étape vers autre chose.

Or, traditionnellement, pour désigner la réalité des choses et particulièrement des
situations que nous vivons, on la pensait comme si nous pouvions la regarder de
l’extérieur et faire un « arrêt sur image » sans tenir compte de l’histoire et de la
conscience des sujets. Ainsi dans ce mode de pensée qui correspond à toute une
tradition de la morale catholique exprimée dans bon nombre de textes magistériels
et dans le Catéchisme de l’Eglise catholique, pour penser ou désigner une situation
on la met en correspondance avec un « espace » de significations bien délimité.
Prenons l’exemple d’une cohabitation. Cette situation étant celle d’une union de
fait d’un homme et d’une femme qui vivent ensemble sans être mariés, peut être
qualifiée de concubinage3. Or, pour la tradition morale catholique, le concubinage
n’est pas anodin car les relations sexuelles entre adultes ne sont éthiquement bonnes
que dans le cadre du mariage chrétien. Le concubinage est qualifié « d’offense à la
dignité du mariage » et de « péché grave » puisqu’il y a relation sexuelle en dehors

3 Voir Catéchisme de l’Eglise catholique, Vatican, Ed. Vaticane, 15 août 1997, ( CEC n° 2390)

du mariage. En quête de repères stables, cette pensée des « situations-en elles-
mêmes » qui ne fait pas droit aux intentions des cohabitants et aux circonstances de
cette modalité contemporaine de vivre ensemble, ne prend pas en compte la
temporalité de l’existence.

Mais si l’on considère la situation de cohabitation dans sa complexité, sa
temporalité au sein d’une culture donnée en prenant en compte la singularité et
l’évolution des cohabitants, il apparaît qu’il y a bien des manières de vivre les
situations de cohabitation. On peut comprendre alors qu’elles ne portent pas le
même poids moral et n’aboutissent pas aux mêmes conséquences selon les
circonstances dans lesquelles elles se vivent et selon les motivations propres des
cohabitants. Le refus clair d’un engagement dans le long terme ne ressemble pas à
une cohabitation-étape pour mieux se connaître ou s’assurer avant un engagement
définitif. Si l’on donne la priorité du temps sur l’espace4 comme le dit le pape
François, une cohabitation que la tradition morale qualifie de « situation objective
de péché » peut être discernée comme une « étape dans un itinéraire ». Cette étape
est marquée par une incomplétude par rapport à la bonne nouvelle du mariage
chrétien, voire entachée par une situation de péché selon les intentions de l’un ou
de l’autre des cohabitants. Mais, dans une pensée qui prend en compte la
temporalité et l’inouï de l’action de Dieu, on peut voir cette cohabitation comme
une « étape » toujours ouverte à la grâce et à son déploiement. Personne n’est ainsi
figé dans un état ou une situation. Toute situation est ouverte à l’espérance et à la
puissance de transformation de la grâce dans le temps.

4 Au sens de ce que nous venons de dire de la situation en soi qui relève d’une sélection de détails
significatifs et essentiels pour déterminer l’intrinsèquement mauvais ou peccamineux de la situation.

Mais si le temps invite à l’espérance, il invite aussi à la patience.

– Patience pour être éthique tout simplement car être éthique c’est refuser l’illusion
du « tout, tout de suite » qui est un rêve de l’infantile en nous.

– Patience pour être fidèle à la manière de procéder de Dieu. Quand on contemple
le Dieu de l’Ancien Testament, ou l’homme Jésus passant trente années de vie
cachée, on est saisi par la « lenteur » de Dieu. Suivre Dieu, c’est toujours faire une
cure de lenteur, une cure de patience où le temps de la conversion est donné.

– Patience encore pour prendre en compte que la complexité de la conversion
évangélique comme le montrent les récits des catéchumènes et des grands spirituels,
a besoin de temps pour atteindre les plis et les replis de notre personnalité. Aucune
conversion n’est l’affaire d’un instant de miracle ou de décision. Toute conversion
est entrée dans une histoire où toute la complexité de l’homme et la simplicité du
Dieu fait homme sont en jeu5.

5 La conversion de St Augustin, si on ne l’isole pas du long livre des Confessions, en est un bon
exemple. Car si l’étape décisive se situe, en 386, dans le jardin de Milan chez son ami Alypius, elle
est le fruit d’une longue maturation, d’une quête de vérité et d’un intense discernement intérieur.

6 JEAN-PAUL II, Familiaris consortio , 1982, § 34.

3. Entrer dans une pastorale de l’accompagnement qui prend en
compte la temporalité, c’est comme l’écrit le pape François faire droit
à la gradualité dans la pastorale.

Qu’est-ce à dire ? Cette notion (AL 295), le pape François la reprend au pape Jean-
Paul II dans son exhortation Familiaris consortio après le synode sur la famille de
1980.

Qu’avait voulu dire Jean-Paul II en introduisant ce concept de loi de gradualité ?
C’est à partir de la notion de conversion continuelle et permanente que Jean-Paul II
décrit un cheminement pédagogique de croissance qui permet d’accéder
patiemment à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine du mystère
du Christ dans notre vie (F.C, 9). Cette croissance, parce qu’elle est spirituelle et
ouverte au travail de l’Esprit saint réclame une orientation patiente vers
l’accomplissement de la volonté de Dieu. Volonté de Dieu discernée comme
obstination vers la vie et l’amour que Dieu a mise au coeur de l’homme, volonté de
Dieu voulue comme un but, recherchée et aimée durablement à travers les
difficultés, les obstacles, les échecs momentanés.

Pour le pape Jean-Paul II, cette loi de gradualité implique, en tout état de cause
qu’on soit au clair avec la norme morale qui indique en quoi consiste le vrai bien
même si concrètement la décision morale ne mène pas encore à la perfection.6. Elle
exige, une fois le bien reconnu, qu’on s’oriente sincèrement et sans réserve vers son
application aussi rapidement que possible, même si on ne peut réalistement
l’effectuer immédiatement.

Mais, et c’est important à comprendre, la loi de gradualité de l’accomplissement
éthique n’est pas la gradualité de la loi. Parler de « gradualité de la loi », c’est
reconnaître que celle-ci pourrait varier selon les personnes et les étapes de leur vie.
Nous serions en plein relativisme ! Si la loi indique le bien reconnu, il ne peut y
avoir des degrés et des formes de préceptes différents selon les personnes et les
situations diverses. La loi ne peut pas être proportionnée aux forces supposées des
personnes et des groupes, elle ne désignerait plus le bien à atteindre. La « loi de
gradualité » est plutôt la prise en compte de l’aspect historique et progressif
de l’exigence absolue de croissance morale et spirituelle. Elle ne peut faire
oublier la toute-puissance de la grâce. Mais elle nous rappelle que la grâce agit par
la nature et respecte la temporalité, élément constitutif de la condition humaine.
Dans son intégration de la loi de gradualité à l’exhortation Amoris Laeticia, le pape
François suit fidèlement son prédécesseur. Il prend soin de situer la gradualité non
pas du côté de la loi (« la loi est un don de Dieu qui indique le chemin (et cette loi
est la même pour tous) » mais du côté de « l’accomplissement prudent des actes
libres de la part de sujets qui ne sont dans des conditions ni de comprendre, ni de
valoriser ni d’observer pleinement les exigences objectives de la loi » (AL 295).

A la suite de Jean-Paul II, cette introduction de la gradualité en pastorale
permet de porter un regard sur des situations d’unions qui ne correspondent
pas au mariage chrétien mais qui, selon les Pères synodaux, peuvent être
porteuses d’éléments « qui peuvent favoriser l’évangélisation et la croissance
humaine et spirituelle. (AL 293)»

Les situations envisagées sont celles d’un mariage seulement civil ou même, toute
proportion gardée d’une pure cohabitation ou d’unions de fait, situations qui
présentent une stabilité constante du lien conjugal à travers un lien public, une
affection profonde, une responsabilité à l’égard des enfants, une capacité à
surmonter les épreuves. Ces situations sont alors considérées de manière
constructive en cherchant à les transformer en occasions de cheminement vers la
plénitude du mariage et de la famille à la lumière de l’Evangile (AL 294) Ces
situations sont envisagées comme des étapes possibles d’un véritable progrès
humain et spirituel. Comme l’a souligné le Cardinal Schönborn :

« Toute la dynamique d’Amoris laeticia, c’est de montrer que rien
n’encourage plus le vrai amour que de croire à l’amour. Il y a une grande

veine pédagogique : c’est l’attrait du bien qui motive et qui donne la force
de cheminer sur ce chemin où le Père nous attire, nous cherche quelle que
soit la situation dans laquelle nous nous trouvons. 7»

7 Christoph SCHÖNBORN, Entretien sur Amoris Laeticia avec Antonio Spadaro, Paris, Parole et
Silence, 2016, p. 25.

8 Pour exemple, l’abbé Gleize écrit « il est vrai que la prudence des pasteurs doit tenir compte de l’état des âmes ; cette prudence peut s’abstenir momentanément de dire aux gens qu’ils vivent mal, mais elle ne doit jamais leur dire pour autant qu’ils vivent bien. C’est une chose de ne pas dénoncer tout de suite comme tel un état de péché, mais c’en est une autre de dire que ce qui est déjà le mal est un cheminement vers le bien ou que ce qui est contraire à la charité est un signe d’amour. » In « Brèves considérations sur le chapitre 8 de l’Exhortation pontificale Amoris Laetitia », par l’abbé
GLEIZE – 16 avril 2016, http://www.dici.org/documents/breves-considerations-sur-le-chapitre-8- de-lexhortation-pontificale-amoris-laetitia-par-labbe-gleize-16-avril-2016/

La gradualité prise en compte par le pape François est au service de la pastorale de
l’annonce de l’Evangile et de la miséricorde. Ce qui est premier avant de dénoncer
ce qui ne va pas, c’est d’annoncer l’Evangile et la miséricorde et d’accompagner
pour stimuler la croissance et consolider l’approfondissement de ce qui va. On est
là bien éloigné d’une pastorale défensive où le mal devient une obsession et qui
oublie que l’Esprit travaille au coeur des errances de ce monde. Sans renoncer à
proposer le message exigeant de l’Evangile cette pastorale de la gradualité se veut
un reflet des attitudes du Christ qui s’est fait proche des pécheurs.

« Il est plus sain d’accepter, avec réalisme, les limites, les défis ainsi que les
imperfections, et d’écouter l’appel à grandir ensemble, à faire mûrir l’amour
et à cultiver la solidité de l’union quoi qu’il arrive » (AL 135).

Cette introduction de la gradualité dans Amoris Laeticia a fait l’objet de nombreuses
critiques chez les traditionnalistes et les conservateurs reprochant au pape de « jouer
sur les mots » et de relativiser les exigences morales8. En fait cette
incompréhension montre bien l’enjeu du tournant spirituel que veut nous faire
adopter le pape François : abandonner nos réflexes purement moraux et
normatifs du bien et du mal, du permis et défendu qui figent des situations
vécues, pour prendre en compte le travail de la grâce de la miséricorde et la
pédagogie divine dans l’histoire du Salut qui ouvrent à l’espérance. Le grand
malentendu des opposants à cette exhortation est de vouloir rester dans le registre
de la morale légaliste qui nourrit tant le rigorisme que le laxisme alors que le pape
François nous fait renouer avec la grande tradition catholique spirituelle et
évangélique qui à la suite du Christ miséricordieux se fait proche des pécheurs.

« Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer dans ta maison » dit Jésus à Zachée le
pécheur public (Luc 19)

Dans son souci de faire résonner l’Evangile au coeur de ce monde, le pape François
sait que la manière dont l’Église traite les blessures et les échecs de l’amour, est
devenue une question-test pour l’Église : est-elle vraiment le lieu où il est
possible d’expérimenter la miséricorde de Dieu ?

« Dans les situations difficiles que vivent les personnes qui sont le plus
dans le besoin, l’Église doit surtout avoir à coeur de les comprendre, de les
consoler, de les intégrer, en évitant de leur imposer une série de normes,
comme si celles-ci étaient un roc, avec pour effet qu’elles se sentent jugées
et abandonnées précisément par cette Mère qui est appelée à les entourer de
la miséricorde de Dieu. Ainsi, au lieu de leur offrir la force régénératrice de
la grâce et la lumière de l’Évangile, certains veulent en faire une doctrine,
le transformer en « pierres mortes à lancer contre les autres. » (AL 49)

Parce que le Christ nous précède, uni aux petits, aux pauvres et aux fragiles, le pape
François a placé son Exhortation sous le signe d’une phrase conductrice : « Il s’agit
d’intégrer tout le monde » (AL, 297). « Personne ne peut être condamné pour
toujours, parce que ce n’est pas la logique de l’Evangile ! » (AL 297) La logique
de l’Evangile a façonné la route qu’a prise l’Eglise tout au long de son histoire :

« Deux logiques parcourent toute l’histoire de l’Église : exclure et réintégrer
[…]. La route de l’Église, depuis le Concile de Jérusalem, est toujours celle
de Jésus : celle de la miséricorde et de l’intégration […]. La route de l’Église
est celle de ne condamner personne éternellement ; de répandre la
miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui la demandent d’un coeur
sincère […Car] la charité véritable est toujours imméritée, inconditionnelle
et gratuite ! (AL296)»

4. C’est cette intégration de tous, alliée à une pensée de la gradualité
dans la vie de sainteté, qui conduit le pape à dépasser les catégories
de situations régulières et irrégulières.

C’est là un point très important et novateur mais souvent mal compris. Ce point
dépend de la priorité du regard de foi sur celui de la morale qui risque de s’en tenir
à des « arrêts sur image ». Aux yeux de la pédagogie divine, Dieu n’a de dégoût
pour personne (Sagesse 11, 24) et souhaite le salut de tous. Son Esprit et sa grâce
sont à l’oeuvre dans le monde tel qu’il est. En discernant le travail de l’Esprit saint
dans toute vie, la tradition spirituelle de l’Eglise permet de penser que la situation
objective d’une personne (par exemple divorcée remariée) ne dit pas le tout

d’une personne devant Dieu. Pour l’Evangile, tous sont promis à un chemin de
salut et ont besoin de miséricorde. « Que celui de vous qui est sans péché lui jette
la première pierre» (Jean, 8,7). Il n’y a donc plus, à partir de ce regard de foi, d’un
côté les mariages et les familles qui seraient bien (les réguliers) et de l’autre les
couples et familles qui ne le seraient pas (les irréguliers). Même un mariage où «
tout va bien» est une histoire d’amour en chemin. Car le mariage doit croître,
apprendre, franchir de nouvelles étapes et surmonter les crises (AL 232-238). Il
connaît lui aussi le péché, l’échec. Il a besoin de réconciliation et de nouveau départ,
et ce jusqu’à un âge avancé (cf. AL, n. 297). Alors que le désir du pape est de faire
retentir la bonne nouvelle de l’Evangile et la joie de l’amour, continuer à parler de
« situations irrégulières » stigmatise les personnes et risque de les désespérer alors
qu’elles sont l’objet de la miséricorde de Dieu et donc toujours capables
d’accomplir le bien, quelle que soit leur situation9. De même, les situations
« régulières » risquent d’être piégées dans une forme de pharisaïsme, alors que les
couples réguliers sont toujours appelés à la conversion.

9« Il faut éviter des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations ;
il est également nécessaire d’être attentif à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de
leur condition ». (AL 296)

10 Pape FRANÇOIS, Lettre envoyée le 5 septembre à Mgr Sergío Alfredo Fenoy, évêque de San
Miguel et délégué des évêques de la région pastorale de Buenos Aires. Traduction française de
Sophie Gallé pour La Documentation Catholique.

En osant parler de situations « dites » irrégulières, le pape François accroche
l’attention sur ces situations pour que nous soyons attentifs « au bien que l’Esprit
répand au milieu de la fragilité » (AL 308). Cette attention suppose l’art du
discernement. Or, comme l’a écrit le pape François aux évêques de la région de
Buenos Aires qui, après réception d’Amoris laeticia, lui ont envoyé leur projet
pastoral permettant, dans certains cas, d’accueillir des divorcés remariés à la
communion, « le discernement est une des attitudes pastorales la moins pratiquée »
10.

L’art du discernement, méthode apostolique par excellence

On l’a compris avec tout ce que nous venons de dire précédemment, lorsque le
jugement moral privilégie des états (fixes, objectifs), il est impossible de rendre
compte du travail de l’Esprit saint qui appelle à la conversion des êtres blessés,
souffrants et pécheurs. Il faut donc changer de paradigme pastoral, c’est-à-dire
de manière de voir et de faire, pour rendre compte que ces situations sont des
itinéraires et que des chemins de croissance et d’intégration sont possibles. Le pape
renvoie alors au discernement en Eglise. « Il n’est plus possible de dire que tous
ceux qui se trouvent dans une situation “dite irrégulière” vivent dans une situation
de péché mortel qui les prive de la grâce sanctifiante » (AL 301). Il faut pouvoir
discerner chaque cas afin que ce discernement :

« oriente ces fidèles à la prise de conscience de leur situation devant Dieu.
Le colloque avec le prêtre, dans le for interne, concourt à la formation d’un
jugement correct sur ce qui entrave la possibilité d’une participation plus
entière à la vie de l’Église et sur les étapes à accomplir pour la favoriser et
la faire grandir. » (AL 300)

Rien de libéral dans cette demande de discerner chaque cas, y compris les situations
matrimoniales et familiales irréversibles éloignées de l’idéal chrétien du mariage,
car il s’agit de permettre à chacun de « voir sa situation devant Dieu ». Cet exercice
de vérité devant Dieu est exigeant pour ceux qui se trouvent dans une situation «dite
irrégulière» puisqu’il s’agit d’accepter la médiation de l’Eglise en s’ouvrant à un
ministre de l’Eglise (prêtre ou accompagnateur spirituel) pour lui dévoiler ce qui
relève du secret de la conscience et de sa responsabilité dans les choix faits.
L’exercice est aussi exigeant pour le ministre qui accueille ces cas, car il ne s’agit
pas de laisser parler sa propre sensibilité et compassion mais de renvoyer les
personnes à leur vérité devant Dieu.

1. Cet appel à discerner les cas, n’est pas nouveau. Il est conforme à toute
une tradition morale de l’Eglise.

Les papes Jean Paul II et Benoît XVI avaient déjà parlé de la nécessité de discerner
chaque cas pour vérifier les intentions des acteurs et le poids des
conditionnements et des circonstances. En appelant à un tel discernement, ces
deux papes, qu’on ne peut pas accuser de relativisme, avaient fait appel à la
meilleure tradition morale, développée à la suite de saint Thomas d’Aquin, par les
confesseurs chargés de donner la consolation de Dieu aux pécheurs dans le secret

du confessionnal. Il s’agit d’exercer ce que l’Eglise a appelé le « jugement
prudentiel » sur les cas. Ce jugement en raison, façonné par la vertu de prudence,
est là pour rendre compte qu’une loi universelle n’est jamais parfaitement
applicable à une situation singulière. C’est toujours une personne donnée au sein de
conditionnements singuliers qui ne se renouvelleront jamais qui tente d’incarner
l’universel souhaitable de la loi. Il est donc important de faire droit à la place de la
conscience des sujets et au jeu de sa liberté pour incarner la norme dans une
situation donnée, toujours singulière.

Si le pape François souhaite que ce discernement des cas soit davantage utilisé, c’est
parce qu’il permet de ne pas enfermer les personnes dans des étiquettes et de faire
droit à leur véritable responsabilité.

« Je demande avec insistance que nous nous souvenions toujours d’un
enseignement de saint Thomas d’Aquin, et que nous apprenions à l’intégrer
dans le discernement pastoral : « Bien que dans les principes généraux, il y
ait quelque nécessité, plus on aborde les choses particulières, plus on
rencontre de défaillances […].Certes, les normes générales présentent un
bien qu’on ne doit jamais ignorer ni négliger, mais dans leur formulation,
elles ne peuvent pas embrasser dans l’absolu toutes les situations
particulières. En même temps, il faut dire que, précisément pour cette raison,
ce qui fait partie d’un discernement pratique face à une situation particulière
ne peut être élevé à la catégorie d’une norme. Cela, non seulement donnerait
lieu à une casuistique insupportable, mais mettrait en danger les valeurs qui
doivent être soigneusement préservées. » (AL 304)

Dans ce paragraphe d’Amoris laeticia, notons que le discernement prudentiel a bien
pour référence la loi qui dit l’orientation à prendre si on désire vivre une vie
pleinement humaine. S’il s’agit bien de désigner une voie pour devenir humain,
cette loi a une portée universelle. Mais cette portée universelle ne suppose pas de
faire de la loi un idéal inatteignable. Car la formulation de l’universel ne peut pas
embrasser dans l’absolu toutes les situations particulières. Dans le cas précis de
l’union de la femme et de l’homme, la loi de l’indissolubilité du mariage n’est pas
un idéal abstrait réservé à une élite, c’est plutôt une conséquence logique du don de
l’amour déjà reçu qui, pour se vivre, ne peut être que « pour toujours » sous peine
de contredire ce qu’aimer veut dire. Or, si cette loi appelle à entrer dans un chemin
d’humanisation, elle n’est pas à confondre avec un instrument de jugement qui
enfermerait les personnes dans une situation. D’une loi d’amour elle deviendrait loi
d’exclusion. « La loi est un don de Dieu qui indique un chemin, un don pour tous

sans exception qu’on peut vivre par la force de la grâce. » (AL 295.) Tout le travail
de discernement prudentiel est de voir comment cet appel de la loi joue intimement
au coeur des consciences car il est toujours possible de refuser cet appel à
s’humaniser vraiment. C’est ce que notre tradition chrétienne appelle péché. Ce
discernement prudentiel permet donc de remettre l’éthique « en » situation et de
découvrir les véritables espaces où se joue une liberté par l’appel à la conscience
des gens. Une conscience qu’il s’agit d’éclairer, sans se substituer à elle (AL 37).

En fait, cette référence au discernement prudentiel à la suite de Jean-Paul II et
Benoît XVI, fait appel à la solide réflexion sur les conditionnements et les
circonstances atténuantes que l’Eglise a affinée au cours des siècles (AL 303).
Reprenant le Catéchisme de l’Eglise catholique, le pape François résume la
tradition des empêchements à la responsabilité :

« L’imputabilité et la responsabilité d’une action peuvent être diminuées
voire supprimées par l’ignorance, l’inadvertance, la violence, la crainte, les
habitudes, les affections immodérées et d’autres facteurs psychiques ou
sociaux », les circonstances qui atténuent la responsabilité morale sont entre
autres « l’immaturité affective, […] la force des habitudes contractées, […]
l’état d’angoisse ou [d’]autres facteurs psychiques ou sociaux » (AL 302).

Ce discernement des empêchements, tient compte de la conscience des personnes
engagées dans ces situations non conformes aux exigences du mariage chrétien. Car
pour la tradition chrétienne, la conscience est bien ce lieu où s’exprime éminemment
la dignité de l’être moral. Jean-Paul II écrivait dans son Message pour la journée de
la paix, le 1er janvier 1991 :

« Aucune autorité humaine n’a le droit d’intervenir dans la conscience de
quiconque. La conscience est le témoin de la transcendance de la personne,
même en face de la société, et, comme telle, elle est inviolable. […] Nier à
une personne la pleine liberté de conscience, et notamment la liberté de
chercher la vérité, ou tenter de lui imposer une façon particulière de
comprendre la vérité, cela va contre son droit le plus intime11. »

11 JEAN-PAUL II, Message pour la Journée de la Paix », La Documentation catholique, n° 2020,
20 janvier 1991, p. 54.

Mais aujourd’hui, dans un contexte où la transmission des traditions est le plus
souvent en panne, peut-on attendre que le recours à la conscience personnelle puisse
constituer une base ferme de jugement ? Sur fond de transformation sociale, où les
individus peuvent être livrés à eux-mêmes sans avoir des points de repères sûrs et

où les identités personnelles sont en quête de maturation et de modèles, la
protestation de la conscience risque plus d’être le fruit des frustrations ou des
impuissances des individus que d’un véritable impératif éthique. C’est pourquoi, le
pape François tient à souligner que la conscience doit être éclairée et mise en lien
avec la vérité de l’humain révélée dans la foi, ici celle du mariage proposé par
l’Eglise. « Ce n’est qu’en fixant le regard sur le Christ que l’on connaît à fond la
vérité sur les rapports humains » (AL 77.) L’horizon du discernement pastoral est
bien cette vérité évangélique et spirituelle qu’il n’est pas question de relativiser.

2. C’est pourquoi le discernement pastoral auquel le pape François se
réfère est plus complexe que celui de ses prédécesseurs. Il intègre le
discernement spirituel capable d’éclairer le for interne (AL 300) des
acteurs et la reconnaissance de l’action de l’Esprit saint en Eglise.

Alors que le discernement prudentiel de ses prédécesseurs s’attache à vérifier si le
côté subjectif du choix moral est bien en accord avec l’objectivité de la situation en
rapport à la loi, le pape François porte son attention sur « le chemin de la grâce et
de la croissance12 » qu’il s’agit de discerner en Eglise.

12 Christoph SCHÖNBORN , Entretien sur Amoris Laeticia avec Antonio Spadaro, Paris, Parole
et Silence, 2016, p. 85.

« Il est mesquin de se limiter à considérer si l’agir d’une personne répond
ou non à une loi ou à une norme générale, car cela ne suffit pas pour
discerner et assurer une pleine fidélité à Dieu dans l’existence concrète d’un
être humain. » (AL 304)

En osant dire qu’il ne suffit pas « de penser, faire ou organiser le bien » pour faire
la volonté de Dieu, le pape François reprend tout l’héritage spirituel qui l’a forgé
comme jésuite, celui du discernement spirituel. Il a appris à la suite de saint Ignace
de Loyola que faire la volonté de Dieu, c’est se laisser mouvoir par l’Esprit saint
qui conduit la personne à agir avec et comme le Christ. En gardant le regard fixé
sur la manière d’agir du Christ, il n’y a plus alors à craindre qu’en faisant le bien
on le fasse par vanité ou orgueil pour nourrir le sentiment de sa propre valeur, pour
conforter l’estime de soi, pour mériter les louanges qui font du bien au narcissisme.
Ou encore de faire le bien par peur, par conformisme, ou légalisme…

Ici, il faut mentionner l’importance que prend chez le pape la méthode de
discernement développée par saint Ignace, fondateur des Jésuites13. Cette méthode
présentée par Ignace dans les Exercices spirituels est qualifiée par le pape François
de « méthode apostolique par excellence 14». Sur cette base, le pape développe une
pastorale capable de voir l’Esprit au travail dans les situations conjugales et
familiales éloignées du mariage chrétien. Fidèle à la tradition spirituelle qui l’a
formé, le pape François nous fait entrer dans une manière de voir le monde, telle
que saint Ignace l’a formulée dans les Exercices. Il s’agit de la « contemplation
pour obtenir l’amour » recommandée pour nourrir au quotidien la foi et l’action en
conformité au plan d’amour de Dieu. Dans cette contemplation, il est question de :

13 On trouve confirmation de cette interprétation du discernement pastoral comme
discernement spirituel dans le discours que le pape François a prononcé aux délégués de la 36e
Congrégation générale des Jésuites le 24 octobre dernier. Le pape décrit le service que la Compagnie
de Jésus peut rendre à l’Eglise aujourd’hui : offrir le service du discernement des esprits selon ce
que les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola enseignent.

14 Pape FRANÇOIS, discours du 24 octobre 2016. Il reprend l’expression de Michel de CERTEAU,
Introduction à Pierre FAVRE, Le Mémorial, Paris, Desclée, 1959, p. 76. Notons que le 20 décembre
1929, le pape PIE XI avait dans son encyclique « Mens nostra » proposé les Exercices spirituels
comme méthode de croissance personnelle et apostolique.

15 Xavier Thévenot a longuement souligné la différence entre sainteté et moralité. Cf : Xavier
THEVENOT, « Conversion chrétienne et changement psychique », Compter sur Dieu, Paris, Cerf,
1992, p. 273-294.

« regarder comment Dieu habite dans les créatures, dans les éléments par
le don de l’être, dans les plantes par la croissance, dans les animaux par la
sensation, dans les hommes par le don de l’intelligence, et donc en moi, par
le don de l’être, par la vie, par la sensation et par l’intelligence Ex 235 ».

Le Dieu qui « travaille et agit pour moi, en toutes les choses créées sur la face de la
terre Ex 236», c’est le Dieu qui se révèle comme une force créatrice et d’amour
à laquelle il demande de collaborer. Toute l’expérience spirituelle des Exercices
Spirituels exprime la dynamique de la croissance d’une liberté dans l’Esprit saint.
Elle s’intéresse à la sainteté et non pas à la moralité en soi15.

Mais si les Exercices, sont vus comme la méthode apostolique par excellence c’est
parce qu’elle touche à la vitalité du peuple de Dieu, à la vigueur de son désir
d’annoncer l’Évangile après avoir reconnu Jésus comme le Christ de Dieu qui fait
toutes choses nouvelles. Cherchant à accomplir la volonté de Dieu comme le Christ
l’a fait, celui qui a discerné ce chemin est entrainé avec le Christ à prendre souci de
ses frères et à conduire le monde au Père. Mais, et cela est essentiel, le discernement
spirituel n’est jamais une affaire solitaire, car si c’est bien le sujet, habité par ses

propres expériences et mouvements intérieurs, qui cherche à sentir vers quoi Dieu
le pousse, c’est en Eglise que la volonté de Dieu se confirme. Celui qui veut suivre
la voie ouverte par le Christ n’aura de cesse d’éprouver ses décisions, de les
confronter avec d’autres pour sortir de l’aveuglement inhérent à ses vues trop
étroites. C’est pourquoi, un tel discernement se fait avec un accompagnateur
confirmé par l’Eglise. L’accompagnateur est celui qui peut éclairer ce discernement
en nommant les mouvements des divers esprits qui agitent l’accompagné, en
rappelant ceux qui appartiennent à l’Esprit de Dieu et ceux qui n’en relèvent pas et
en confirmant que la personne est bien orientée vers le service de Dieu et témoigne
d’une pleine fidélité à la charité dans le concret des jours. Le discernement spirituel
qui suppose la foi dans le travail de l’Esprit saint au coeur de nos vies, relève de la
recherche de «ce qui plaît» à Dieu (Rm 12, 1-2) et de ce qui ne contriste pas l’Esprit.
La pratique d’un tel discernement suppose d’une part que la personne s’est
librement engagée à la suite du Christ et d’autre part que la personne ne soit pas
émotionnellement et psychiquement déséquilibrée. Car dans les situations
concrètes ambigües, celles où on ne voit pas clairement ce qui est juste ou ne l’est
pas, ce qui est bien ou mieux, le problème pour juger de l’appel authentique de
l’Esprit auquel on doit répondre risque d’être dangereux. La tradition spirituelle de
l’Eglise nous rappelle que le mauvais esprit a le pouvoir « de se transformer en
Ange de lumière » en se parant de toutes les apparences du bien.

C’est donc, sur fond de connaissance approfondie du combat des esprits et dans la
foi que nul n’est condamné pour toujours (AL 294) que le pape François invite à
discerner certaines situations « irrégulières » de couples et familles qui n’avaient
pas été envisagées dans Familiaris consortio.

« Une chose est une seconde union consolidée dans le temps, avec de
nouveaux enfants, avec une fidélité prouvée, un don de soi généreux, un
engagement chrétien, la conscience de l’irrégularité de sa propre situation et
une grande difficulté à faire marche arrière sans sentir en conscience qu’on
commet de nouvelles fautes. L’Église reconnaît des situations où « l’homme
et la femme ne peuvent pas, pour de graves motifs – par exemple l’éducation
des enfants -, remplir l’obligation de la séparation » (AL 298)

Dans de telles situations, il est possible de discerner en Eglise, un chemin vers le
sacrement du pardon et de la réconciliation et donc vers l’eucharistie.

C’est là une véritable évolution16 par rapport à Familiaris consortio puisque une
personne divorcée-remariée, dans une situation objective de péché mais travaillée

16 Monseigneur Jean-Paul VESCO, évêque d’Oran, a même parlé de « révolution » dans un article
« Avec Amoris laetitia le pape François fait oeuvre de tradition » publication dans la revue
Concilium 2016/4 sous le titre « Pope Francis Makes Use of Tradition ». On peut consulter en
français un résumé : http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Eglise-
dans-le-Monde/Avec-Amoris-laetitia-pape-Francois-fait-oeuvre-tradition-explique-Mgr-Vesco-
2016-06-30-1200772583

17 Frère Olivier-Marie ROUSSEAU, Le discernement, Week-end OCDS 18-20 mars 2011,
http://www.carmel.asso.fr/…/18-20_mars_2011-we_ocds-le_discernement-_om_rousseau.d…

par la grâce, peut recevoir le sacrement de réconciliation, à la condition qu’un
travail de vérité et de relecture spirituelle avec un ministre ait pu se faire. Ce travail
de vérité est un véritable discernement spirituel capable de reconnaître le caractère
irrégulier de sa situation, sa part de responsabilité, son péché, mais aussi le travail
de l’Esprit saint qui donne de vivre un don de soi, une fidélité, des réparations par
rapport à la première union et une contrition réelle. Ce travail de vérité est un travail
spirituel qui vient briser le cercle fermé de l’auto-justification ou de la culpabilité
par la rencontre bouleversante du Christ qui n’abandonne pas l’homme à son sort
mais lui fait miséricorde. « Je suis venu pour les pécheurs et non les justes. »

Ce travail spirituel se fait par l’écoute et la méditation de la parole de Dieu, qui
raconte les merveilles de la miséricorde de Dieu envers son peuple infidèle. La
rencontre du Christ est une expérience bouleversante qui permet, face à l’inouï de
la miséricorde de Dieu de reconnaître sa propre misère et son péché. Cette
expérience centrale n’entraîne aucun relativisme par rapport à ce qui est bien : c’est
justement face au mystère de la miséricorde infinie de Dieu que le pécheur,
découvre toute l’étendue de sa misère.

3. Alors si telle est l’orientation de cette exhortation, comment avancer en Eglise dans ce discernement pastoral qui intègre la dimension spirituelle?

La première exigence pour toute l’Eglise, c’est de croire en l’action de l’Esprit
saint qui « déverse » sur tous « des dons et des charismes pour le bien de tous. »
(AL 299) et se souvenir que « l’Évangile ne nous dicte pas de choix, mais sous
l’action de l’Esprit, nous appelle à la perfection de la charité.17 »

La deuxième exigence, c’est de croire que cette pastorale du discernement et de
l’accompagnement est un exercice de la charité de l’Eglise. Il s’agit tout
simplement de suivre l’exemple de Jésus et sa manière de procéder : celle de la
miséricorde et de l’intégration. Or cet exercice de la via caritatis de l’Eglise (AL
306) est placé sous la responsabilité de l’évêque. Parce que les prêtres ont la
responsabilité de proposer la miséricorde, il leur revient « d’accompagner les
personnes intéressées sur la voie du discernement selon l’enseignement de l’Église
et les orientations de l’évêque ». ( AL 300)

La troisième exigence, c’est de tenir que :

« Ce discernement ne pourra jamais s’exonérer des exigences de vérité et de
charité de l’Évangile proposées par l’Église. Pour qu’il en soit ainsi, il faut
garantir les conditions nécessaires d’humilité, de discrétion, d’amour de
l’Église et de son enseignement, dans la recherche sincère de la volonté de
Dieu et avec le désir de parvenir à y répondre de façon plus parfaite. » (AL
300.)

C’est pourquoi, une relecture-examen de conscience rigoureuse est demandée aux
couples en situations dites irrégulières ( AL 300) et qu’il est toujours possible de
désigner des attitudes qui sont en contradiction avec l’Evangile. Le péché reste le
péché (AL 297).

La quatrième exigence, c’est qu’un tel discernement personnel et pastoral ne
conduit pas à consentir à des « permissions d’accès aux sacrements » ou « à
concéder des ‘‘exceptions’’, ou qu’il existe des personnes qui peuvent obtenir des
privilèges sacramentaux en échange de faveurs. » (AL 300). Un tel discernement
n’aboutit pas nécessairement aux sacrements, mais à une plus grande intégration
dans la vie de l’Eglise. (AL 297-299)

La cinquième exigence, c’est qu’un tel discernement n’est jamais clos.

« C’est, pour le moment, la réponse généreuse qu’on peut donner à Dieu, et
découvrir avec une certaine assurance morale que cette réponse est le don
de soi que Dieu lui-même demande au milieu de la complexité concrète des
limitations, même si elle n’atteint pas encore pleinement l’idéal objectif. De
toute manière, souvenons-nous que ce discernement est dynamique et doit
demeurer toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de

nouvelles décisions qui permettront de réaliser l’idéal plus pleinement. »
(AL 303)

Reste pour un diocèse à décliner les points de vigilance dans une telle pastorale de
l’accompagnement, du discernement et de l’intégration car le pape François a invité
« les fidèles qui vivent des situations compliquées, à s’approcher avec confiance de
leurs pasteurs ou d’autres laïcs qui vivent dans le dévouement au Seigneur pour
s’entretenir avec eux. (AL 312)». Un vademecum diocésain devrait pouvoir être
rédigé pour qu’on évite de trop grandes disparités et « le risque qu’un discernement
donné conduise à penser que l’Église entretient une double morale. » (AL 300)

Reste aussi au diocèse de désigner les acteurs principaux de cette pastorale où
pasteurs et laïcs ont un rôle à jouer. Car si nous sommes tous appelés à changer de
vision à l’égard de tous ceux qui se sentent exclus et qui ne savent pas si ce qu’ils
font est bien, et en ce sens nous sommes tous responsables de leur intégration, les
charismes des uns et des autres devraient nous permettre de reconnaître que nous
n’avons pas les mêmes rôles dans cette intégration. Quid des femmes
accompagnatrices spirituelles qui ne sont pas ministres de la miséricorde ?

Mais n’oublions pas, si nous voulons être fidèles à l’exhortation, que cette
pastorale des échecs n’est pas suffisante.

« Aujourd’hui, plus important qu’une pastorale des échecs est l’effort
pastoral pour consolider les mariages et prévenir ainsi les ruptures. » (AL
307) « Je rappelle que d’aucune manière l’Église ne doit renoncer à proposer
l’idéal complet du mariage, le projet de Dieu dans toute sa grandeur : « Les
jeunes baptisés doivent être encouragés à ne pas hésiter devant la richesse
que le sacrement du mariage procure à leurs projets d’amour, forts du
soutien qu’ils reçoivent de la grâce du Christ et de la possibilité de participer
pleinement à la vie de l’Église ». (AL 307)

Il y a donc de la place pour tous les acteurs actuels de la pastorale. Tous ont en
commun d’aider chacun à discerner comment sa situation particulière est concernée
par l’appel de Dieu et son invitation à la joie de l’amour et comment Dieu permet
de répondre aujourd’hui à cet appel en faisant le pas qui convient.

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