Roman Chapitre VI suite de suite

Chapitre VI suite de suite

Le lendemain, après le délicieux café d’Asunción, ils prirent conseil auprès de Pedro pour organiser une grande balade de la journée, jusqu’aux ruines d’un vieil ermitage perdu dans la montagne. Puisqu’ils pouvaient profiter du lieu de camping encore une nuit et qu’ils n’avaient pas besoin de se mettre en quête d’un endroit propice, avant la nuit, ils avaient tout leur temps.

Après une heure de marche sur un chemin très pentu que les orages de la semaine dernière avaient bien raviné, et où ils n’avaient pas échangé beaucoup de paroles, ils débouchèrent sur un joli sentier herbeux qui grimpait  doucement en isocline montante le long du flan de la montagne vers un col qu’ils distinguaient au loin.

« Je repense à Pedro et sa femme et comment ils ont mené leur vie » commença Maurice, « encore une fois c’est fou mais ils ont tout juste par rapport à A.L. ! Ils nous ont fait part des moyens pratiques qui leur ont été utiles : la programmation des moments pour être ensemble gratuitement, les temps de détente avec les enfants, les diverses manières de célébrer des choses importantes…ils nous ont partagé des moyens qui aident à donner du contenu et un sens à ces moments, pour apprendre à communiquer entre eux. Cela est d’une importance capitale lorsque la nouveauté des fiançailles s’est estompée. Car quand on ne sait que faire des moments à partager, l’un ou l’autre des conjoints finira par se réfugier dans la technologie, inventera d’autres engagements, cherchera d’autres bras ou s’échappera d’une intimité gênante »

« Quand tu dis ça, je pense à Guillemette et Thomas qui sont mariés depuis 3 ans déjà. Lui il est presque tous les soirs sur son ordi à jouer et elle va deux soirs par semaine à la MJC pour la salsa, toute seule…on se demande pourquoi ils se sont mariés. À contrario, mon amie Charlotte qui a déjà deux enfants, elle ne veut jamais les laisser pour aller au restau ou au cinoche avec Timothée. Il doit y aller avec des copains.»

«  Et des copines peut-être ! Tu as raison, moi c’est pas comme ça que je me vois lorsque je serais marié. Si on s’aime, on a envie d’être souvent ensemble rien qu’à deux non ! Et si on partage des activités communes cela développe la complicité et les souvenirs communs »

« Ça n’empêche pas d’avoir chacun son jardin secret, mais si on ne partage plus que le loyer de l’appart…c’est n’importe quoi » renchérit Laetitia.

« Oui, mais ce n’est pas donné à tout le monde de devenir des vieux amants qui goûtent la suavité du vin d’Amour parfaitement cuit jusqu’à la substance comme le constate le numéro 231. »

« En attendant, on n’en est pas là, on n’est même pas mariés et pas en passe de l’être, alors les vieux amants, et toutes les crises du couple c’est pas pour aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans ce chapitre pour les jeunes ? »

« Effectivement, il y a 6 paragraphes sur les crises (232 à 238) et les 239 et 240 qui en donnent une origine dans les blessures de l’enfance,  « les vielles blessures, puis plusieurs paragraphes sur le divorce, mais cela ne nous concerne pas directement comme tu le dis ».

« Sauf qu’on a déjà des amis ou des cousins qui divorcent et que c’est la galère pour tout le monde. Mais objectivement il y a des cas où on ne voit pas d’autres issues, ils gèrent au mieux la situation…qu’en dit ton bouquin ? »

« Finalement un peu la même chose que toi : Dans certains cas, la valorisation de sa propre dignité et du bien des enfants exige de mettre des limites fermes aux prétentions excessives de l’autre, à une grande injustice, à la violence ou au manque de respect qui est devenu chronique. (241) Il y a des cas où la séparation est inévitable. Mais on ne peut l’envisager que comme un remède extrême après que l’on a vainement tenté tout ce qui est raisonnablement possible pour l’éviter »

« Alors, je ne comprends pas pourquoi les média faisaient tout un pataquès sur le sujet des « divorcés-remariés », puisque le pape lui-même admet qu’on puisse divorcer même si ce n’est pas du tout souhaitable » interrogea Laetitia.

« Alors là c’est une tout autre affaire, cela concerne les sacrements.  C’est vraiment une question interne à l’Église et à la discipline qu’elle s’est donnée. Si tu veux que je t’explique ça sera pour plus tard…si tu veux entrer dans ces arcanes … » répondit Maurice et il ajouta « je te propose une petite halte au col qu’on va bientôt rejoindre, car je meurs de soif et de faim.

Au col, devant eux, le chemin redescendait d’abord un peu pour suivre ensuite une crête presque horizontale qui conduisait à un petit piton sur lequel était juché, comme un coq en haut d’un clocher, une tour de plusieurs étages si l’on pouvait en juger par les quelques fenestrous qui trouaient la muraille à intervalles réguliers.

« Objectif en vue » déclara Maurice « nous y serons dans une petite heure »

En faisant halte, ils s’assirent face à la vallée qu’ils avaient gravie et ils s’amusaient à apercevoir les toits de l’église et de la maisonnette d’Asunción et Pedro, tout petit comme des LEGOS caché au fond du jardin.

« Tu vois, c’est peut-être ce sentiment qu’on peut avoir lorsqu’on est marié depuis longtemps et qu’on regarde le chemin qu’on a parcouru ensemble. On voit le point de départ, les montées où on a peiné, les arbres à l’ombre desquels on a fait halte, le chemin qu’on a raté ou celui sur lequel on s’était lancé par erreur, mais surtout cela doit donner le goût et la force de continuer le chemin ensemble. »

« Alors, on est reparti ! Sus à l’ermitage »

Le chemin s’avéra plus long que prévu et ils n’atteignirent l’escalier qui montait aux cellules que pour un déjeuner vraiment espagnol. Maurice qui était arrivé bon premier, gravit rapidement le minuscule escalier (en colimaçon comme dans toutes les tours de château !)  De là-haut on apercevait la mer au fond du défilé étroit qui taillait la montagne séparant la côte de la haute plaine où le château seigneurial avait été érigé.

« Quelle vue ! Et dire que les moines qui vivaient ici pouvaient en jouir tous les jours » s’exclama Maurice.

Personne ne répondit. C’est en se penchant par l’étroite fenêtre qu’il aperçut Laetitia qui s’était assise à une centaine de mètres encore de la porte. Il lui fit signe en agitant la main et en criant son nom. Mais elle semblait ne pas entendre. Intrigué il dévala les marches et partit à sa rencontre : « Ça ne va pas ? Tu veux boire un peu ? »

« Ça va, t’occupes pas ! » murmura-t-elle.

« Heu ! Tu ne te sens pas bien ? J’ai une barre de céréales dans le sac »

« C’est pas ça, ça va passer »

« Mais t’a quoi ? Heu ! Je suis ton ami tu peux me le dire »

«  Ben justement, si t’étais mon ami tu comprendrais »

« Mais justement, je ne comprends pas ! Tu as reçu une mauvaise nouvelle par SMS ? »

« Non ! »

« Alors dis-moi, je donne ma langue au chat ! »

«  Je suis triste au sujet de ce que tu as dit toute à l’heure »

« Mais qu’est-ce que j’ai dit, je ne vois pas »

« C’est quand j’ai parlé des petites fleurs sur le bord du chemin »

« Oui, mais je ne vois toujours pas »

« Tu as dit qu’on avait pas le temps de lambiner et qu’on était pas en avance »

« Ben c’était un peu vrai et j’avais très faim en plus, mais pourquoi tu l’as mal pris ? »

« Parce que je croyais que tu trouvais que je te retardais alors que depuis ce matin, je monte aussi vite que toi et que justement je fais tout ce que je peux pour être à la hauteur ! »

« Ah, mais c’est pas du tout ce que je pense, je te trouve très sportive au contraire (il allait rajouter, pour une fille, mais il eut la bonne idée de ne pas le faire) et je suis désolé de t’avoir fait de la peine…heu, je te demande pardon »

Au sourire qu’elle lui adressa, il comprit que le pardon était accepté. Il lui tendit la main pour qu’elle se relève, et ils gagnèrent ensemble l’ermitage où ils piqueniquèrent.

Au moment de la sieste qui était devenue quotidienne, Laetitia voulait le remercier de son geste de tout à l’heure.

«  Je suis un peu honteuse de m’être vexée tout à l’heure » dit Laetitia

« Heu ! c’est pas grave et ça m’apprendras à ne penser qu’à mon appétit d’ogre, mais promets-moi de toujours me dire lorsque je te blesse. Tu vois même entre amis on doit appliquer la règle du pardon dont parle le pape : Ne jamais finir la journée sans se demander pardon. C’est d’ailleurs marqué dans l’Evangile»

«  Oui mais pour des petits trucs comme ça c’est facile, mais dans les cas plus grave, pour une trahison, ou pire pour un meurtre, pour  les attentats ! »

« Oui ça doit être très difficile, mais il faut essayer car c’est certainement le seul chemin de vie. Mais si on ne peut pas le faire tout seul, il faut prier pour y arriver. Jésus lui-même a pardonné à ses bourreaux ! »

« Oui c’est bien ce que j’ai lu dans la presse après les attentats et ça me pose des questions. C’est presque inhumain ! Mais quand on ne sait plus quoi dire, entrer dans une église et mettre un cierge, ça fait du bien »

Maurice ne répondit pas, car les cierges et autres dévotions c’était pas du tout son truc, mais il comprenait très bien ce que Laetitia ressentait et il trouvait cela respectable. Il changea de sujet.

« Tu imagines que dans ce nid d’aigle avec cette vue imprenable ont séjourné des moines qui s’était retirés du monde ! »

« Oui la vue est vraiment top, mais tu te rends compte, rester ici toute l’année, à quatre heure de marche du château et pour quoi faire… Ça me dépasse ! »

« Même moi j’ai du mal à comprendre, mais ceux qui répondent à cette vocation étaient heureux je pense, c’est comme le pardon ou  la prière, il y a plein de choses qui nous dépassent un peu » il poursuivit, en la regardant amicalement «  allez, viens dormir ma championne, il faut refaire nos forces pour la descente tout à l’heure. »

 

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