roman Chapitre VI suite

Chapitre VI suite

Ils ne l’avaient pas vu en entrant, car machinalement leurs yeux avaient été attirés par l’autel et les quelques raies de lumière qui tombaient des petites ouvertures, mais ils le devinaient maintenant au fond de la nef, prenant toute la hauteur, ses ors luisant dans la pénombre. Pedro leur fit signe d’approcher doucement et tout doucement la lumière se glissa dans les différents tableaux qui constituaient de retable, une lumière douce et rasante, savamment dosée, qui s’accrochait sur les sculptures en bas-relief, peintes de couleurs vives.

Puis tour à tour chaque scénette était mise en valeur par un éclairage plus intense, ainsi se déroula devant leur yeux toutes les grandes étapes de la bible, De la création d’Adam et Ève, jusqu’à la naissance de Jésus, puis des scènes d’Évangile. Tous ces petits tableaux encadraient un tableau plus grand, qui représentait le Christ en croix et qui s’éclairait le dernier, puis restait ensuite, le seul éclairé pendant quelques temps. Il existait un montage audio en espagnol et en anglais, mais Maurice fit les commentaires à mi-voix en français pour Laetitia, approuvé par des hochements de la tête de Pedro. Lorsque le noir revint, il flottait une atmosphère que Maurice qualifia de «  révélation », Laetitia de «  magique ». Pedro fût si heureux de son succès auprès des «  jeunes » qu’il leur proposa de venir partager un verre de cidre bien frais dans leur petite maison.

Asuncion les reçu avec joie et répondit à toutes les questions de Laetitia sur l’histoire du domaine, l’ancien château, les conflits qui avaient ensanglantés la région, puis sur l’architecture, la restauration du bâtiment et surtout sur le beau programme «  d’illuminement » qui mettait si bien en valeur cette œuvre magnifique. De leur cotés les deux gardiens voulaient savoir qui ils étaient, d’où ils venaient….

Laetitia leur expliqua qu’ils étaient deux colocataires, maintenant amis, qu’ils visitaient cette partie de l’Espagne en camping, qu’ils aimaient la nature mais aussi les vieux monuments et qu’ils étaient ravis de leur voyage.

Évidemment, Asunción les garda à diner et Pedro leur trouva un carré d’herbe pas trop grillée pour planter leur tente. Ils parlèrent de leur jeunesse, de leur familles, de leur mariage qui avait été «  arrangé » par leur parents, mais qui finalement s’était révélé heureux, de leur deux fils, de leur espoir d’avoir un jour des petits enfants. Puis la conversation dévia sur la « religion », la différence d’avec celle de leur jeunesse, d’avec celle de leurs enfants…Ils semblaient confiants dans l’avenir et acceptaient que les choses aient évolué et surtout ils aimaient beaucoup le pape François qu’ils trouvaient proche d’eux, plein de miséricorde et qui semblait si bien connaitre «  la vraie vie des gens »

Plus tard, bien installé sur le tapis de sol moelleux du carré d’herbes de Pedro, Laetitia et Maurice poursuivaient la discussion.

« Asunción et Pedro, ils m’impressionnent » disait Maurice « On aurait dit qu’ils avaient lu Amoris laetitia ! Tu sais lorsqu’ils parlaient de leur «  négociation », c’est bien dans le paragraphe  220 : La maturation de l’Amour implique aussi d’apprendre à négocier. Ce n’est pas une attitude intéressée…mais…un exercice d’amour mutuel, car cette négociation est une mélange d’offrandes réciproques et de renoncements pour le bien de la famille…..de manière qu’il n’y ait ni vainqueurs, ni perdants, mais que les deux gagnent »

« La plus grande mission d’un homme et d’une femme dans l’amour est celle de se rendre l’un l’autre plus homme ou plus femme. Voilà pourquoi l’Amour est artisanal. » Et là le texte enchaine sur la création et sur Adam et Ève et sur la découverte émerveillé d’Adam devant Ève. »

« Adam et Ève, ceux qu’on a vu cette après-midi sur le retable, tu crois vraiment à ça, qu’il y a eu un seul couple au départ de l’humanité! » s’exclama Laetitia.

« Mais non, il n’y a plus que les fondamentalistes qui y croient, mais c’est un récit un peu mythique, comme une image éternelle des commencements de l’amour avec un grand A, entre un homme et une femme. Cela montre que l’Amour humain est bon et béni par le créateur. »

« Et les autres tableaux qui racontent les histoires de la bible, c’est pareil, tu y crois ou pas ! Ce sont des légendes » questionna Laetitia.

« Ce n’est certainement pas historique, mais un peu comme les récits mythiques qui existent un peu partout, c’est plutôt la traduction de l’expérience mystique d’un peuple qui prend conscience de l’unicité des divinités en un seul Dieu, et un Dieu qui est «  tout autre que l’Homme » et qui veut  que l’Homme vive »

« Ah ! Ça me va mieux. Mais la suite, la vie de Jésus, la résurrection, la vie éternelle, et tout le reste… »

«  Aie ! Aie ! Aie ! Ça fait beaucoup trop de questions à la fois. Pour la vie de Jésus c’est clair que les faits relatés dans les écrits de l’Évangile, ne sont pas véridiques au sens d’un constat d’huissier et même se contredisent parfois…encore une fois, ce qui est traduit c’est l’expérience qu’ont faite les apôtres et ceux qui ont vécu avec Jésus  et qu’ils ont voulu « transmettre ». Les autres choses, on les verra plus tard si tu veux bien »

«  Où est la vérité dans tout ça ? »

« C’est justement la question que Pilate  pose à Jésus »

« Et que répond Jésus ? »

« En fait, il répond ailleurs dans l’Evangile, lorsqu’il dit à ses apôtres : «  Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie ». Pour nous la Vérité c’est le Christ et personne ne peut prétendre la posséder et surtout l’opposer aux autres. »

« Alors, il semble qu’il y a beaucoup de chrétiens qui oublient ces préceptes ! Et je ne parle pas seulement des grands moments de l’histoire comme les guerres de religions ou les croisades ! »

« Tu as raison, nous ne sommes pas toujours exemplaires. Mais il ne faut pas oublier tous ceux qui ont contribué au bonheur des hommes »

« Oui, il faut être juste…en tout cas ce retable est une merveille, ce diner avec  Asunción et Pedro m’a fait plaisir et j’aime bien parler avec toi »

« Moi aussi, j’espère que je ne t’ennuie pas avec mon bouquin, mais c’est un peu toi qui me relances »

« Oui, et ça m’amuse un peu de te voir embarrassé » dit-elle en riant.

Il lui envoya son oreiller à la figure, elle répondit aussitôt avec une chaussure et bientôt la tente tangua fortement au rythme de leur empoignade amicale, mais musclée. Tout essoufflés ils s’arrêtèrent avec la même pensée : Que vont croire Asunción et Pedro s’ils nous entendaient !

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