Roman Chapitre VIII suite

Chapitre VIII suite

C’était une plage semi circulaire d’environ 200 mètres. Une ile boisée assez proche finissait le cercle dessiné par la plage et quelques gros rochers un peu rouges émergeaient çà et là sur cette couronne imaginaire. C’était manifestement marée basse et la faible profondeur révélait un fond sableux au centre et des fonds algueux sur les côtés qui rejoignaient l’ile et qui pouvaient sans doute être mis à secs lors des grandes marées permettant ainsi un passage sur l’ile à pied. En amont de la plage, la ria qui guidait vers la mer le petit fleuve côtier était assez large et sinueuse. Juste derrière la plage, le petit rio se prélassait en une belle anse profonde, puis allait se jeter dans la mer par un long cheminement parallèle à la plage, avant de virer vers l’océan sur un lit de petits galets, en un régime tumultueux, ou le flot d’eau douce luttait avec les vagues d’eau salée. L’arrière-plan était une falaise basse plantée de pins et d’eucalyptus et au loin des collinettes broussailleuses ponctuées de silhouettes de vieux arbres tourmentés clôturaient le paysage. Pas une construction, pas un chemin à part leur sentier…

Ils coururent sur le sable mouillé où le pied s’enfonce à peine, ils coururent dans les premières vaguelettes en éclaboussant partout, ils coururent en sautant les premières écumes et se retrouvèrent avec de l’eau à la taille au milieu de ce cercle naturel ….tout habillés et tout trempés ! Ça faisait un drôle d’effet et ils riaient comme des fous.

Une demi-heure plus tard, ils avaient installés leur camp sur une petite butte de quelques mètres au-dessus du niveau de la marée haute, bien abrité par  les premiers arbres du bois de pin. Une heure après, ils étaient mollement installés sur leurs sacs à l’orée de la tente et ils reprirent leur discussion.

Laetitia, qui n’avait eu qu’un écho médiatique du synode et qui n’était certainement pas une lectrice assidue de « La Croix » ou de « La Vie » voulait essayer d’y comprendre quelque chose. Plus Maurice lui parlait de Jésus, de l’Évangile, des premières communautés chrétiennes (ce qui était totalement nouveau pour elle et qu’elle accueillait avec intérêt) et moins elle ne voyait comment il allait «  retomber sur ses pattes » pour juger de la polémique qui, aux dires des médias, avait monopolisé les débats du synode, alors que c’était un sujet mineur.

Maurice se lançait dans un exercice périlleux, il le savait. Mais, il ne comprenait  pas bien pourquoi, il lui tenait particulièrement à cœur de ne pas décevoir Laetitia.

Alors il se lança.

« Tu te souviens sans doute, un des premiers mots du pape qui a eu une grande audience médiatique et qui a été maintes fois repris ensuite, le fameux « Qui suis-je pour juger ! » Je pense que ce premier mot donne le ton, donne la bonne attitude. Si le pape, le plus haut représentant de l’Église, l’image de Dieu sur terre pour certains, ne s’estime pas digne de juger, alors aucun homme ne peut le faire. »

« Dès le premier article au N° 291, on peut lire L’Église se tourne avec amour vers ceux qui participent à sa vie de manière incomplète, tout en reconnaissant que la grâce de Dieu agit aussi dans leur vie, leur donnant le courage d’accomplir le bien, pour prendre soin l’un de l’autre avec amour et être au service de la communauté dans laquelle ils vivent et travaillent »

«  C’est qui ceux qui participent à sa vie de manière incomplète » demanda Laetitia.

«  Ce sont ceux par exemple qui vivent ensemble sans se marier à l’Église » lui dit Maurice.

«  Mais on ne peut pas obliger des non-chrétiens à se marier à l’Église » lui rétorqua Laetitia.

« Pour ceux-là le mariage civil est suffisant et même, il est tellement pris au sérieux par l’Église qu’il devient aussi indissoluble qu’un mariage catho »

« Comment cela ? » lui demanda Laetitia.

« Eh bien, s’ils divorcent de leur mariage civil, ils ne peuvent pas se remarier avec une autre personne à l’Église ! »

«  Alors on ne peut jamais se remarier à l’Église, mais il parait qu’on peut faire annuler son mariage surtout si on a des sous »

« C’est un sujet délicat et le pape, avant le synode, a justement fait une «  note » là-dessus, pour simplifier les procédures. En fait ça s’appelle plutôt déclaration d’invalidité du consentement initial et c’est jugé sur dossiers et ça coûte bien moins cher qu’un procès civil ! »

« Mais comment tu sais tout ça ? C’est dans ton livre ? » Interrogea-t-elle.

« Non, mais le frère de maman est canoniste et s’occupe des annulations de mariage, pardon, des déclarations de nullité ». « On est parti un peu loin du texte » lui dit Maurice, « mais je préfère répondre à tes questions lorsque tu en poses ».

« Merci, mais j’ai tellement de questions qu’on va y passer toute la journée ! »

«  Y a pas de risque, moi je veux bien faire la sieste et parler un peu, mais au bout de deux heures, j’ai des fourmis dans les jambes ! »

« Alors, tes fourmis doivent attendre encore presqu’une heure, car on vient juste de commencer la sieste » enchaina Laetitia « on en était aux jeunes qui ne se marient pas, mais qui vivent en couple, qu’en dit le pape ? »

« Là commence justement le changement d’attitude  qui est demandé à l’Église et à ceux qui jugent sur la situation extérieure des personnes sans connaitre leur vie. Regarde par exemple Aline et Colin et Jessica et Stéphane, aucun de ces couples n’est marié, mais tu sens bien qu’ils en sont à des stades différents » lui expliqua Maurice.

« Oui » répondit Laetitia « Pour Aline et Colin on a l’impression que chacun attend un peu le plan B. Ils ne veulent pas s’engager, comme s’ils voulaient pouvoir changer d’avis si il y a mieux qui se présente ; tandis que Jessica et Stéphane, ils ne se marient pas car ils veulent d’abord finir leurs études et trouver du travail ce qui n’est vraiment pas facile en ce moment »

« Tu as raison. C’est précisément la nouveauté de cette exhortation. Ces deux couples sont sur le chemin de leur vie, l’un parait plus proche d’un réel engagement qui pourrait se concrétiser par un mariage, religieux si c’est leur souhait, mais l’autre doit également être écouté et accompagner pour murir cette relation qui est encore tournée vers un bénéfice personnel au lieu de mettre en premier le bonheur de l’autre. Il n’y a pas de condamnation, au plus une incitation pour  un discernement qui aidera le couple à se projeter dans le futur, sans devenir le jouet des évènements. Au N° 294, les pasteurs sont invités à entrer en dialogue pastoral et au paragraphe suivant on peut lire que le choix du mariage civil ou de la simple vie commune, n’est dans la plupart des cas pas motivé par des préjugés ou des résistances à l’égard de l’union sacramentelle, mais par des raisons culturelles ou contingentes. Et plus loin, il est rappelé que toutes ces situations doivent être affrontées d’une manière constructive, en cherchant à les transformer en occasion de cheminement vers la plénitude du mariage et de la famille, à la lumière de l’Évangile ».

« Tout ça, c’est assez clair pour moi lorsqu’il s’agit d’un premier couple » le coupa Laetitia «  mais on n’a pas encore parlé du divorce, ni de cette catégorie de personnes qu’on nomme les divorcés-remariés – je ne supporte pas ces étiquettes – et qui semblait être vraiment le problème majeur de certains évêques ! »

« Pour les catégories, je peux te rassurer, le pape François a toujours mis des guillemets et même précisé qu’il mettait le mot entre guillemets à chaque fois qu’il le cite. Je suis sûr qu’il refuse ces catégories. Bon, pour que tu saisisses le problème, il faut un peu planter le décor »

Et Maurice lui expliqua qu’il fallait remonter dans l’histoire pour comprendre que le mariage chrétien avait un peu épousé le mariage traditionnel lorsque la religion chrétienne était quasiment une religion d’état. Les mariages, et pas seulement les mariages des empereurs, des rois et des princes étaient avant tout une histoire d’alliances, d’extension de pouvoir ou de territoire et de conservation d’une lignée pour les successions. Il était important de ne pas rompre ces arrangements par des divorces intempestifs. D’où la nécessité de fortement en dissuader l’usage par une mise au ban de l’Église (et donc de la société) par une « excommunication ». Plus tard lorsque les sacrements se sont stabilisés et qu’une théologie est venue en donner « une source divine », un code de droit canonique a été rédigé pour règlementer le  contrat de mariage et les conditions pratiques de la rupture du contrat.

Cela signifiait pour les divorcés, même ceux qui ne se remariaient pas une série d’interdits, en particulier de tous les sacrements, mais aussi de tous services d’Église et même de sépulture chrétienne. À cela s’ajoutait souvent, dans les bonnes familles, un ostracisme sévère de la communauté familiale et il valait mieux pour cette personne qu’elle aille franchement vivre ailleurs. Heureusement depuis le milieu du XXème siècle, la situation s’était progressivement améliorée, mais ce n’est que depuis 1973 que les personnes divorcées peuvent être «  enterrées » à l’Église !

Là Laetitia ne put que répéter, un peu abasourdie : « 1973 ! Mais c’était presqu’hier ! J’y crois pas ».

Maurice poursuivit en expliquant comment était la situation actuelle en France et combien elle dépendait du diocèse ou de la paroisse dans laquelle les personnes se trouvaient. Mais ajouta-t-il en revenant, à Amoris Laetitia, « le pape François nous invite à faire cesser cet ostracisme car la route de l’Église, depuis le Concile de Jérusalem, est toujours celle de Jésus : celle de la miséricorde et de l’intégration… la route de l’Église est celle de ne condamner personne éternellement »(296) et il ajoute « personne ne peut être condamner pour toujours, parce que ce n’est pas la logique de l’Évangile » et donc « il s’agit d’intégrer tout le monde » (297).

Il était tellement bien parti dans ses explications que Laetitia eu du mal à l’interrompre.

Elle leva le doigt, comme à l’école et lui dit : « en fait, y a un truc que je ne comprends pas et dont tu n’as pas encore parlé : c’est pour quelle raison précise, les personnes « divorcées-remariées » (avec des guillemets) n’ont pas le droit de communier, alors que cela parait «  la chose » la plus importante pour les gens qui vont à la messe ? »

« Heu ! précisément, heu ! Ben je ne sais pas vraiment pourquoi ! Tu veux vraiment le savoir ! »

« Ca me semble capitale ! » lui répondit-elle.

« Alors …le mieux est d’envoyer un mail à mon canoniste d’oncle. Il sera sans doute surpris de cette question surtout en plein été !!! » Et il ajouta en regardant son portable « allez, la siesta esta finita » je vais me baigner, tu viens, on mettra un mail ce soir au tonton.

 

 

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