texte de Javier Alvarez-Ossorio

Cet article est paru dans la revue INFO SSCC, journal d’information  de la congrégation des sacrés cœurs de jésus et Marie ( frères de Picpus )
Javier Álvarez-Ossorio sscc, son Supérieur Général que nous avons rencontré au synode nous a autorisé à vous faire passer son  travail.

Du 4 au 25 octobre Notre Supérieur Général  a participé au synode avec droit de
parole et de vote en qualité de « père synodal ». Voici son témoignage:Javier Alvarez et le pape
« Comment va le travail ? », me demande François lorsque je le rencontre sur le chemin de l’aula du Synode.

‘Bien’, lui ai-je répondu, ‘Je suis dans un groupe où l’on peut parler en toute liberté. Il y a des différences de sensibilités, c’est évident, mais les pères synodaux parlent comme des pasteurs qui se font l’écho des joies et des peines de personnes concrètes, en rapportant
des histoires de recherche et de luttes. Les laïcs du groupe, de temps en temps, nous ramènent au réalisme au lieu de nous perdre dans notre langage clérical compliqué.
La distance entre la Maison Santa Marta, où vit François, et l’aula Paul VI est un
peu plus de trois cents mètres, mais le Pape marche lentement, avec un léger
balancement, et il s’arrête pour me parler. Il donne l’impression d’avoir le
temps de dialoguer un peu plus.
François, comme on est là… Je peux vous dire quelque chose ?

Allez, raconte-moi, me dit-il.

Je lui parle donc de mes inquiétudes. Le Synode est sur la famille ; mais, sans aucun doute, les tensions les plus fortes se concentrent sur certains thèmes sensibles concernant
le mariage, comme le rôle de la conscience des époux dans les décisions sur le contrôle de la fécondité, ou sur l’admission aux sacrements pour ceux qui sont dans des situations appelées ‘irrégulières’. Les plus rigoristes argumentent fortement en disant que la doctrine de l’Église empêche que l’on change la discipline actuelle sur ces thèmes-là, et ils ajoutent qu’un geste d’ouverture, quel qu’il soit, serait un scandale pour les bons.
Comment est-ce possible cette doctrine ? Au fond, il s’agit de savoir comment nous
comprenons la Grâce, c’est-à-dire, l’action de Dieu dans les personnes. De plus, il semble
que le critère qui, en définitive, ouvre ou ferme les portes, c’est le sexe : s’il y a ou non
des relations sexuelles dans le couple. Étrange. Ma plus grande difficulté, au-delà de la
théologie, vient de ce que l’image de Jésus qui émerge de ces positions rigoristes ne
correspond pas au Jésus que moi je connais, le Jésus que j’adore dans l’eucharistie, celui
que j’écoute en priant avec les évangiles. Comment pouvons-nous sortir de cet imbroglio
de positions irréconciliables ?
« Regarde » me dit tranquillement l’homme en blanc qui marche tout naturellement à côté
de moi, « beaucoup ont dans la tête une théologie dans laquelle la Grâce s’est chosifiée,
une théologie morale comme celle de ce professeur jésuite qui disait que les fiancés
pouvaient s’embrasser bien sûr, mais à condition de mettre un mouchoir entre leurs deux
visages ! » Je n’ai pas pu m’empêcher de rire de bon coeur, tout en me rappelant
intérieurement que j’étais en train de dialoguer avec le successeur de Pierre, celui qui a
sur les épaules la charge de confirmer ses frères dans la foi et de consolider la communion
entre tous. Un homme soumis à des tensions immenses, et pourtant qui déborde de paix,
de bonté et de passion.
« Essayez de ne pas fermer les portes, mais plutôt de les ouvrir », a-t-il conclut au moment
d’entrer dans l’aula, où l’attendait un essaim de photographes et de journalistes.

 

Puis Il nous fait part de ses réflexions personnelles sur quelques point saillants des mots-clés de ce synode.

Synodalité

Le mot Synode signifie « faire le chemin ensemble » (συν-οδος). Dans son discours du 17
octobre, durant la célébration du 50ème anniversaire de l’institution du Synode par Paul VI, François a parlé de « la nécessité et de la beauté de marcher ensemble », tout en
reconnaissant aussi que « marcher ensemble, – laïcs, pasteurs, l’évêque de Rome, – est un
concept facile à exprimer en paroles, mais pas si facile à mettre en pratique ». « Une Église
synodale est une Église de l’écoute », a-t-il ajouté, « en étant bien conscient qu’écouter
c’est plus qu’entendre ; c’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose
à apprendre ».
Le Pape a offert un admirable exemple de cette synodalité qu’il prêche. François a participé à toutes les sessions plénières, en nous écoutant, sans rien dire. Écoute patiente et, par moments, douloureuse, lorsque certains ont employé « des méthodes peu bienveillantes » (comme il l’a dit lui-même dans son discours de clôture). Dans ses rares interventions, François nous a parlé de ce que plus des deux-tiers des pères synodaux désiraient ardemment : une Église où transparaisse davantage l’amour miséricordieux de Dieu. Ainsi il nous a invités à « ouvrir des horizons pour dépasser toute herméneutique de conspiration ou de fermeture de perspectives, pour défendre et diffuser la liberté des fils de Dieu, pour transmettre la beauté de la nouveauté chrétienne, parfois couverte par la rouille d’un langage archaïque ou simplement incompréhensible », et à donner « la preuve de la vivacité de l’Église catholique, qui n’a pas peur de secouer les consciences anesthésiées, et de se salir les mains en discutant avec vigueur et franchise sur la famille » (discours de clôture).
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Tout le monde sait bien qu’un groupe d’évêques et de cardinaux s’oppose avec dureté au
style miséricordieux de François et à ses propositions de s’approcher des personnes qui
souffrent ou qui se trouvent éloignées de l’Église. Beaucoup de ces critiques se trouvent
dans la curie vaticane ; ils ont fait sentir fortement leurs voix dès le premier jour du synode.
J’avoue que je trouve admirable cette attitude de François : le pape pourrait très bien les
destituer, se défaire de ceux qui lui pourrissent la vie dans sa propre maison et les
remplacer par d’autres. Mais il ne le fait pas. Il veut, lui, que l’on marche ensemble, tous,
sans exclure personne, même ses opposants. Sa confiance la plus intime, semble-t-il, est
de toucher leur coeur par ce « attrait durable de la bonté et de l’amour ».
François pourrait aussi réaliser plus rapidement les réformes qu’il considère comme
nécessaires dans l’Église. Il faut « avancer sur le chemin d’une conversion pastorale et
missionnaire, qui ne peut laisser les choses comme elles sont » (EG 25). Cependant, il
préfère régler son rythme sur celui du grand groupe. En ce sens, il a pris plein de risques
en convoquant ces deux synodes sur la famille. Le résultat, comme l’espéraient sans doute
ses opposants, aurait pu être de confirmer la ligne de tout laisser comme c’était auparavant d’affirmer comme clos tout échange sur certains thèmes au nom d’une soi-disante doctrine immuable qui empêche tout changement pratique. Heureusement, il n’en pas été ainsi ; l’Esprit Saint est intervenu, cela ne fait aucun doute. En tout cas, je suis très par cette attitude d’ouverture de François de se laisser conditionner, et même
freiner, par ses compagnons de route.
Le travail des pères synodaux, en groupe et en assemblée, a été ardu. On a parlé librement.
On a vu surgir une énorme diversité de perspectives. « On a vu que ce qui paraît normal
pour un évêque d’un continent, peut paraître étrange, et presqu’un scandale pour un
évêque d’un autre continent ; ce que l’on considère comme la violation d’un droit dans une
société, peut être un précepte évident et même intangible dans une autre ; ce qui est
liberté de conscience pour certains, pour d’autres peut apparaître simplement comme une
confusion » (discours de clôture). Quel miracle de catholicité, maintenir la communion avec telle diversité !
Le Synode est une réunion d’évêques. Les autres y participent en qualité d’invités ou
d’auditeurs. Reste, donc, ouverte la question de la participation des laïcs dans le
gouvernement de l’Église. De toute façon, je dois dire que, durant ces jours du Synode,
j’ai senti le vent de cet Esprit qui a dû souffler dans les premiers conciles, comme un écho
de la Pentecôte entre les successeurs des apôtres réunis « cum Petro et sub Petro » (‘avec
Pierre et sous Pierre’). Quelle chance d’avoir été là !
Les dix supérieurs généraux appelés comme pères synodaux (l’un d’eux est frère laïc) nous
n’étions pas évêques, mais nous pouvions participer et voter comme eux ; comme le
détermine le règlement du synode. En un certain sens, nous agissions comme des
« outsiders », vu que nous n’avons pas les responsabilités des évêques et ne raisonnons
pas comme eux. Je crois cependant que notre humble contribution a pu aider à situer
certains thèmes de manière différente, et en certaine occasion, notre vote a été décisif
pour faire pencher la balance dans un sens, et pas dans un autre.
Pour ma part, j’ai tenu qu’à travers moi arrivent au Synode l’expérience charismatique de
notre Congrégation et les voix de tant de personnes de notre grande famille SSCC. J’ai
essayé d’offrir simplement cet apport pour le bien de toute l’Église. J’ai beaucoup appris et
progressé dans la conscience que nous ne sommes pas en marge de la grande Église, mais
que, comme Congrégation, nous participons à la marche du Peuple de Dieu et aux rudes
travaux de l’Évangile.

La voie du discernement

Alors, quels sont les résultats du Synode ? Le texte final, comme presque toujours en pareil
cas, est pesant, clérical, répétitif. Ceux qui s’expriment, sont des « pasteurs » qui ne
peuvent éviter d’utiliser un ‘langage d’église’, comme si l’on ne se référait qu’à eux et leurs
collaborateurs. Difficile d’arriver à un consensus un peu différent dans un groupe avec de
telles caractéristiques.
On touche beaucoup de thèmes. Il y a de tout : on dit de très belles choses sur le mariage
et la famille, on répète des choses connues, on trouve même des expressions difficiles à
avaler… On dit tellement de choses, qu’on n’arrive pas à délivrer un message percutant,
qui marquerait l’imagination et les coeurs. Pour en arriver là, il faudra que François lui même se décide à écrire pour donner une forme mieux définie à cet océan d’idées et de
paroles.
Mais ne nous laissons pas abuser par cette première impression de dire : c’est toujours la
même chose. Le texte final est radicalement différent du rapport initial, au début du
Synode. Quelque chose s’est passé entre les pères synodaux durant ces trois semaines. Il
y a eu un tournant décisif grâce à un langage orienté vers la réalité concrète avec un regard
plus bienveillant. Tous ceux qui ne se retrouvent pas dans ce « modèle de la famille
chrétienne basée sur le sacrement du mariage » ne seront plus taxés d’égoïstes, ou
d’irresponsables, fils d’une culture de mort. Il s’agit désormais de comprendre leurs
recherches, leurs désirs et leurs difficultés. Timidement, enfin !, on reste confiant dans
l’action de Dieu dans le coeur des personnes, et l’on respecte les décisions prises dans le
sanctuaire de la conscience. On ne dit plus « ceci c’est permis et cela est interdit », mais
on laisse les portes ouvertes aux voies du discernement, où le regard de foi se mêle avec
la soif du coeur humain et ses combats.
Orientation aussi difficile qu’exigeante, qui oblige à se confronter à l’Évangile et à chercher
la lumière dans la prière, le dialogue et la sincérité de sa conscience. Tout ne se vaut pas,
mais dans toute situation, il y a une sortie possible, qu’il faut chercher et qu’il faut
travailler. On ouvre un chemin, qui déconcertera sans doute beaucoup de pasteurs et
d’agents pastoraux, qui ne pourront plus se contenter d’être des administrateurs de
services préfabriqués, et qui devront consacrer du temps, des forces et du coeur pour
s’engager dans la vie concrète des personnes. Une voie qui invite à dépasser les constantes
tentations du frère aîné (Lc 15 /25-32) et des ouvriers jaloux (cf. Mt 20/ 1-16), qui
expriment les réclamations des bons et des justes (Cf. discours de clôture).
Enfin, bien qu’il le fasse de manière discrète, le texte final reconnaît que le Royaume de
Dieu est toujours plus grand que toutes nos réalisations concrètes, et que nous ne pourrons
être fidèles à l’Évangile que si nous reconnaissons que nous sommes toujours en chemin
vers un amour qui nous précède et nous dépasse. Comme on le dit au numéro 41 : « Jésus,
dans sa manière de vivre et ses paroles, a montré clairement que les liens familiaux, bien
qu’ils soient très importants, ne sont pas absolus (catéchisme de l’Église Catholique – n°
2232). Au risque de choquer ses auditeurs, Jésus a relativisé les relations familiales en
fonction de la réalité du Royaume de Dieu (Mc 3/33-35 ; Lc 14/26 ; Mt 10/34-37 ; 19/29 ;
23/9). Cette révolution dans les affections que Jésus introduit dans la famille humaine
constitue un appel radical à la fraternité universelle. Personne n’est exclu de cette nouvelle
communauté rassemblée au nom de Jésus ; tous ont leur place dans la famille de Dieu ».
Ce n’est qu’un pas sur le chemin. Un chemin ensemble (syn–odos) vers une Église encore
plus proche du Coeur de Jésus.

Accolade

L’après-midi du samedi 24 octobre, on a procédé au vote, point par point, du document
final. Longue session chargée d’attentes. Tous les points ont été approuvés par plus des
deux-tiers des votes ; même le point le plus controversé, le 85, sur les divorcés remariés,
a reçu 178 votes (la majorité qualifiée des 2/3 étant de 177).
Immédiatement après le vote, François nous a offert son discours de conclusion que je
vous invite chaudement à lire et méditer. Ce sont les paroles fortes d’un croyant passionné
de son Seigneur, d’un pasteur attaché à son peuple, d’un homme qui est un formidable
cadeau de Dieu pour son Église aujourd’hui.
À la fin, beaucoup d’entre nous, nous étions épuisés, sereinement joyeux et profondément
émus. Je me suis approché de François dans l’intention de lui exprimer mes remerciements
remplis d’émotion. Mais c’est lui qui m’a devancé, il m’a regardé avec son visage fatigué
et les yeux brillants, il m’a dit : « merci beaucoup pour ton soutien ». Et là, nous nous
sommes donné une accolade dont je me souviendrai toute ma vie. Une accolade où toute
la Congrégation, que je représente indignement, s’abandonne entre les bras de l’Église de
son Seigneur.

javier acolade

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